L'homme Congelé

Publié le par NoWay

L’homme congelé

La stridence électrique le fait tressaillir, comme un acouphène douloureux qui vrille soudain ses nerfs. Il sursaute, puis retombe, allongé sur son lit. Il attend, l’oreille tendue, dans une calme anxiété. Le bruit retentit de nouveau, à deux reprises. Puis plus rien. Les dernières vibrations se noient dans le silence, qui envahit de nouveau la chambre.

Lentement, il détourne la tête vers la fenêtre en surplomb, sur sa gauche. Il contemple un bref morceau de ciel, apparemment bouché, puis son regard se perd dans le vague tandis que des sons de la ville s’éloignent dans le néant.

Il s’interroge, de façon lointaine, sur le possible intrus ; trois mois que personne n’avait sonné à sa porte. En l’absence de réponse même les plus acharnés avaient fini par se lasser, par jeter l’éponge.

 

Il avait quitté le monde doucement, dans une progression insensible, cessant petit à petit tout contact avec l’extérieur, excepté ceux de la survie, s’effaçant de l’humanité, devenant peu à peu un spectre.

Il avait pourtant été au cœur, de l’élan de ce qu’ils nomment existence, tout du moins il lui semble, il y a bien longtemps,pendant ses années folles. Il dormait peu même, ne vivant que d’action, poussé dans le vortex d’un mouvement incessant. Il avait dû souffrir, sans même s’en rendre compte, si ce n’est des instants qui flottent en sa mémoire, fantômes inoffensifs de douleurs oubliées. L’euphorie le menait, sorte de fièvre froide, réchauffée dans l’usage de quelques carburants. Il avançait sans fin, d’un pas rapide et brusque, tiré vers une mission dont in ne doutait pas.

Puis le pic était retombé, au fil des temps qui passent, non sans quelques périodes de dure résurgence, et la température avait lentement baissé, la frénésie en berne, comme une certaine distance s’instaurait dans son âme.

Les objets s’éloignaient, de même que les humains, leur attrait apparent lentement dissolu ; ne restait désormais qu’un apaisant silence et la conscience lointaine de forces élémentaires, puissances incontestables régissant son destin, ce qui le touchait peu.

Ses sorties s’étaient espacées, avant de disparaître. Ne subsistaient que celles de grande nécessité. Son téléphone s’était tu, jamais employé, tandis qu’il explorait ce tout nouvel espace. Des gestes minimaux, économie totale, volontaire dilution de tout esprit d’action.

Il attendait maintenant, dans le silence des choses, le cerveau enfin vide, d’idées comme d’émotions. Il appréciait la paix, l’extrême tranquillité, et goûtait l’épaisseur et la texture du temps. Il ressentait l’infime changement de la lumière, et les grains de poussière tombant dans ses rayons, univers infini, multiforme, complexe, qui le laissait ravi, hébété et songeur…

 

Sa tête sombra lentement, comme son corps s’affaissait, une détente totale s’insinuant dans ses membres.

Quand il se réveilla, la nuit était tombée. De l’eau coulait lentement le long de ses vitres, déformant la lueur de lointains lampadaires. Le silence s’était fait, la rue sans aucun son, sinon le crépitement de la pluie sur les toits.

Il releva la tête, se redressa lentement, émergeant à regret de son coma paisible, puis il tendit le bras pour allumer l’ampoule... Elle se trouvait trop loin, de quelques centimètres. Il grogna, sans conviction, s’étendit pour tenter de l’atteindre… Puis sa main retomba et ses yeux se voilèrent, tandis qu’un fin sourire se lisait sur ses lèvres.

Il se laissa aller, dos adossé au mur, se tournant pour trouver une posture confortable. Il soupira, satisfait. Nul besoin de lumière ce soir, tout était à sa place. Un effort inutile détruirait cet instant.

Il pivota un peu, les yeux sur sa fenêtre, et contempla la nuit, le calme et le silence.

Finalement, le noir lui allait bien.

 

By NoWay

 

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dijor 22/04/2006 15:08

Il faut pas me faire peur comme cela !