Chants de la déserrance

Publié le par NoWay

Les textes qui restent

Chants de la déserrance, de l’étrangeté et de la souffrance : l’œuvre de Ryu Murakami.

Jeunesse déconnectée actrice de son lent suicide (Bleu presque transparent), cauchemars baroques de mort et de destruction (La guerre commence au-delà de la mer), orphelins abandonnés poussés vers le meurtre et l’annihilation (Les bébés de la consigne automatique), balade sanglante dans le Tokyo by Night pour hommes (Miso Soup) ou odyssée sado-masochiste de drogue, de sexe et de soumission (Ecstasy, Melancholia et Thanathos), voici quelques-uns des motifs de l’œuvre de Ryu Murakami, écrivain et cinéaste japonais dont les romans ont révélé un des talents majeurs de la nouvelle littérature nipponne.

Né en 1952, il se lance dans l’écriture assez jeune et connaît dès 1976 un succès retentissant et immédiat avec son premier roman, Bleu presque transparent, récit plus ou moins autobiographique de jeunes japonais coupés de la société et du monde s’enfonçant en eux-mêmes dans une spirale de musique, de sexe et de stupéfiants. Livre-scandale par sa peinture distante et désabusée de personnages hors-repères cernés par l’ennui, oeuvrant peu à peu à leur autodestruction. Il va poursuivre cette peinture d’êtres fêlés, hors de tout, dérivant dans une société fragmentée, insensée et violente dans ses livres suivants comme La guerre commence au-delà de la mer en 1977, prolongement hallucinatoire et apocalyptique de son premier roman, puis Les bébés de la consigne automatique, livre culte qui assurera son succès, notamment en Europe, ou encore Miso Soup, peut-être son chef d’œuvre, récit fluide et implacable d’une sanglante descente aux enfers dans les nuits chaudes de Tokyo qui contient sans doute parmi les passages les plus étonnants de son œuvre d’atrocités totales transfigurées par une singulière esthétique de la distance et du détachement.

Car Ryu Murakami, plus qu’un conteur d’histoires étranges, de destins perversement croisés, est surtout un peintre exceptionnel par sa ‘vision’, un esthète saisissant des éclairs de déchirante beauté au milieu du chaos d’univers déglingués, avec toujours recul maximum et froide ironie quand l’insoutenable est atteint. On peut ainsi parfois le rapprocher de Bret Easton Ellis pour leur commun sentiment du vide, de la coupure aux choses et de l’éloignement des êtres. Mais contrairement à l’auteur d’American Psycho, Ryu Murakami donne souvent à ses personnages une haute dose d’humanité, même si elle est détournée ou paradoxale, leur conférant une présence, une aura qui rend d’autant plus terrible leur errance, ou leur chute.

Deux de ses livres font d’ailleurs figures d’exception, vignettes colorées au milieu du bleu sombre et parfois glacé de son œuvre. 1969 d’abord, écrit en 1987, chronique débridée en teintes vives de la jeunesse de la fin des sixties, ironique, libertaire et (très) doucement révolutionnaire, puis Kyoko, paru en 1995, quête improbable à travers les Etats-Unis d’une jeune japonaise solitaire à la recherche d’un marine qui lui a appris la danse -et par là-même la vie- de nombreuses années auparavant au Japon. Deux livres courts et poignants, sortes d’odes à l’existence, à sa beauté, telle que la fait apparaître cet auteur inclassable au milieu de son œuvre marquée du sceau de la perte, du désespoir, de la folie et de la souffrance, tous thèmes poussés à leur paroxysme dans ses ‘Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort’, ainsi qu’il désigne sa récente trilogie composée d’Ecstasy, de Melancholia et de Thanatos, ce dernier, écrit en 2001, venant juste de paraître en France (aux éditions Picquier) dans une traduction comme d’habitude excellente (point capital pour l’œuvre d’un styliste tel que lui). Explorant les abîmes de relations humaines poussées à l’extrême, notamment de domination et de soumission, la difficulté d’exister véritablement, la douleur du réel qu’on endure et le trou sans fond des être égarés d’eux-mêmes, qui se sont perdus, il atteint un nouveau sommet de son œuvre dans ce livre subtil, vénéneux et superbe qui clôt sa trilogie et en fait un cristal aux multiples facettes dans lequel se fondent tous ses thèmes majeurs, pris dans une esthétique de l’étrange, du vide, de la pureté et de la corruption (les deux liés) qui en fait un des grands écrivains des 30 dernières années, pour ainsi dire immanquable (sauf aux âmes trop sensibles !).

 

Les œuvres de Ryu Murakami :

           - Bleu presque transparent (1976) : Son premier roman et un de ses livres culte. La splendeur de la chute. La base de son esthétique du vertige et du manque.

La guerre commence au-delà de la mer (1977) : Destruction, massacre, orgie de sang, rêves étranges et cauchemars horrifiques. Poursuit Bleu presque transparent dans une veine plus baroque et fantasmatique.

Les bébés de la consigne automatique (1980) : Le livre de la consécration. Le parcours atroce et délirant de 2 orphelins laissés à eux-mêmes et que rien n’arrêtera. Un des tournants de son œuvre.

1969 (1987) : La folle jeunesse de la fin des sixties à l’époque du lycée et des manifestations protestataires. Léger, ironique, coloré et psychédélique. Une parenthèse rouge-orangée dans la dominante sombre de son univers.

Raffles Hotel (1989) : Un photographe. Une actrice. Un hôtel. Des relations douloureuses et sans issue dans un récit en puzzle. Préfigure ses Monologues.

Ecstasy (1993) : 1er volet de la trilogie des Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort. Visions d’une dérive de plaisir, de sexe, de domination et de souffrance au sein d’un étrange couple à 3 maintenant fragmenté et détruit. Dur, lancinant et retors.

Kyoko (1995) : Odyssée d’une jeune nipponne au travers des Etats-Unis à la quête d’un mentor perdu. Mélange de joie et de cruauté, de beauté et de douleur. Un de ses livres les plus évidemment ‘humain’.

Miso Soup (1997) : Un jeune guide japonais accompagne un psychopathe américain dans ses virées nocturnes de sexe et de sang au cœur de la nuit tokyoïte. Tranchant, superbe et sans appel. Un livre choc. Peut-être son meilleur.

Lignes (1998) : Destins croisés qui s’entremêlent, souvent pour le pire. Pessimiste et virtuose.

Melancholia (2000) : 2ème volet de ses Monologues. Vision nouvelle et toujours aussi noire des frasques du malsain trio d’Ecstasy. Un livre torturant, qui sonde les abîmes de l’être (et de sa négation).

Parasites (2000) : Le parcours décalé et inquiétant d’un garçon qui se croit possédé et phagocyté par un parasite rare. Etrange et fascinant.

Thanatos (2001) : Le dernier volet et le sommet des Monologues. Toujours autour des mêmes personnages et des mêmes thèmes, Ryu Murakami finit de tisser sa toile obsédante et maléfique, donnant tout leur sens et leur éclat à chacun des 3 livres. Parfaite conclusion d’un triptyque complexe, malsain et inquiétant.

A noter qu’un nouveau livre de Ryu Murakami est sorti au Japon (traduction à venir), et qu’une nouvelle inédite de lui, La fille au nez tordu, est disponible sur le Net.

Nous reviendrons plus tard sur son œuvre cinématographique et sur les adaptations de ses livres sur grand écran (Audition, notamment)…        

 By NoWay

 

Publié dans livres

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