Memoria Crastini : Jhonn Balance

Publié le par Julien A.

Jhonn Balance

memoria crastini

Juges 8 : 22-23

 

En passant il tirait la langue les deux poings

À l’aine et dans ses yeux fermés voyait des points.

 


En décembre dernier est sorti The Ape Of Naples, qui nous arrive, comme en écho, un peu plus d’un an après la chute mortelle de Geff Rushton alias Jhonn Balance. Un instant on se surprend à croire que Balance n’est pas mort, qu’il travaillait ardemment à ce disque livré enfin, qu’une nouvelle tournée se profile. Un instant. Mais non : COIL s’est bel et bien arrêté, au moment où la tête de Balance a rencontré le sol. Bang bang / I hit the ground / Bang bang / That awful sound… Comme il s’était permis, le con, de reprendre le tube de Nancy Sinatra sur scène, à plusieurs reprises, on ne peut pas s’empêcher de se dire après coup qu’il savait. Ce qui n’a évidemment aucun sens. Aucun, hélas ! C’est comme ça, voilà tout – Balance  le répète d’ailleurs, inlassablement, à la fin de The Ape of Naples : « It just is. » Mais ne s’agit-il pas aussi des derniers mots lancés, à la fin du dernier concert, aux fans qui en redemandaient ? L’homme était suffisamment familier de l’occulte pour qu’on puisse lui supposer une prescience particulièrement aiguë. Ses amis ne le décrivent-ils pas comme le plus intuitif, le plus spontané, le plus sincère des hommes ? Un retour sur le parcours de COIL, inextricablement lié à la vie-même de Geff Rushton, ne peut qu’alimenter cette impression.

 

“Does death come alone

OR WITH EAGER REINFORCEMENTS ?”

 

COIL s’est formé en 1984. Après la scission  en 1981 de Throbbing Gristle (Psychic TV d’un côté, Chris & Cosey de l’autre), Balance, invité sur PTV, en tire vite fait son doux et tendre Peter « Sleazy » Christopherson, d’abord pour ZOS KIA, très vite pour COIL. L’aventure ne s’achèvera, malgré de nombreuses crises, qu’avec la mort de Balance vingt ans plus tard. Entre temps le groupe connaîtra différents visages, différents virages, différentes formes, différents sons, toujours au service d’un même idéal, d’une même esthétique, d’un même soin, qu’on rencontre dès leur premier disque, How to Destroy Angels (1984), une longue et unique plage composée de tout ce qui caractérise COIL : magie, sexualité, drogues, occultisme, technologie, etc.

 

Selon Peter Christopherson, COIL leur a permis de se construire une culture propre, la culture de valeurs à ce moment-là  rejetées, voire niées par le mainstream. « Être gay ne peut qu’aider à prendre conscience que le monde n’est pas forcément ce qu’il prétend être. » La sexualité constitue une clé essentielle de leur rapport à la création. « Il y a un moment où la sexualité suinte, de toi, de ton partenaire, de partout, un moment où tout s’érotise à un degré maximum, et c’est ce moment qu’on choisit pour enregistrer un disque. Ça crée un rapport passionnel, instinctif, en tout cas pas intellectualisé avec ce qui va produire les sons. » En 1984 il y aura aussi Scatology. Suivront, en compagnie de Steve Thrower (futur Cyclobe, membre jusqu’en 1992), Anal Staircase et Horse Rotorvator en 1986.

En 1987, Clive Barker s’inspire beaucoup de l’univers de COIL (SM, piercings…) pour écrire le premier Hellraiser ; il leur demande logiquement d’en écrire la bande originale, à eux qui ont déjà travaillé avec Derek Jarman (The Angelic Conversation, Blue) et dont la musique a des sonorités tellement cinématographiques. Mais les producteurs, qui flairent les atouts commerciaux du film, préfèrent ne prendre aucun risque dans la bande-son. Ni Sleazy ni Balance ne s’en attristent, ils sont bien plus libres dans leur obscurité souterraine.

En parallèle à COIL, Balance retrouve David Tibet (ex PTV) sur Current 93, aux préoccupations aussi féminines que masculines chez COIL : la musique menstruelle ! mais tout autant axée sur le sang, la sexualité, la magie, l’occulte, la mort… La collaboration durera, Balance participera activement à de nombreux disques et concerts de Current jusqu’en 1997.


« A DRUG GROUP UNASHAMEDLY »

Si la musique de COIL se caractérisait jusque-là par son caractère brutal, excessif, strident, tourmenté, agressif, Love’s Secret Domain (1991) apparaît comme un tournant. En fait ce n’est pas tant COIL qui se transforme que le son de l’époque, les instruments et les appareils, l’enregistrement et le mix. Le disque ne s’est pas fait tout seul : ni sans effort, ni sans dégât. À cette période Sleazy et Balance sortent très souvent, presque chaque nuit. Beaucoup de drogues, beaucoup de sorties en clubs. Manquent de se perdre dans la mouvance médiocre des dance floors. Mais ils assument. Mais ils assurent. Ne se perdent pas : flânent. Ils cherchent ; ils trouvent. Et COIL gagne définitivement ses galons de « drug group ».

Les sessions sont tellement riches qu’il en sortira un deuxième disque, Stolen and Contaminated Songs. Mais, gare à la descente ! A cette période faste succède une saison sèche, creuse, noire. Genesis P. Orridge a de gros ennuis avec la justice alors qu’il vit en Thaïlande : interdit de séjour au Royaume-Uni, il est condamné à l’exil forcé. Et ses vieux comparses Sleazy, Balance et Tibet, en raison de leur implication dans PTV, subissent les persécutions policières : courrier ouvert, téléphone sur écoute, surveillance rapprochée, filatures, etc. Tout ce qui peut prêter à soupçon est détruit, brûlé. L’action en justice n’ira pas loin contre eux, mais GPO n’est pas blanchi.

Balance sombre peu à peu. Quand il boit c’est par bouteilles ; quand il prend des « stimulants » c’est par douzaines. Même traitement pour ce qu’il aime : s’il apprécie un artiste il achète tout ce qu’il trouve. Il absorbe tout. Dévore tout. De même encore il entre facilement dans des colères noires, qui cessent tout aussi soudainement qu’elles sont nées. Bref, beaucoup de vaisselle cassée à Threshold House

Le groupe se transforme. Steve Thrower (membre depuis Scatology) s’éloigne, lessivé par la production de LSD ; Simon Norris (Death in June), avec qui Thrower fondera Cyclobe, habite chez Sleazy et Balance. Mais c’est l’arrivée de Drew Mc Dowall, vers 1994, qui aide à apporter un nouveau souffle, un nouveau son, un nouveau COIL.


COSMONAUTS OF INNER SPACE

COIL a fait connaissance avec ELpH, une présence fantomatique qui se manifeste, en studio, principalement sous la forme d’erreurs ou de pannes dans les synthés, ce qui crée des sons inattendus, et qu’il suffit alors d’enregistrer, sans trop les altérer. « Worship the glitch » : littéralement le culte de la panne. COIL a trouvé une nouvelle source d’inspiration qui va les amener très loin. Ils produisent toute une série de disques, signée « COIL vs ELpH », comme s’il fallait d’une part rendre hommage à cette rencontre inattendue, mais aussi comme s’ils n’arrivaient pas à s’affranchir de cette présence ; comme si COIL ne s’était pas encore complètement affranchi de ELpH. Ce qui ne tardera pas !

 

1996. Coil poursuit ses expérimentations, ses recherches, ses trouvailles, ses rencontres. Bill Breeze, joueur d’alto électrique, a rejoint le trio. Il a travaillé avec l’ex Velvet Underground Angus MacLise, son jeu est proche de celui de Tony Conrad ou de John Cale, la connexion avec COIL n’est pas très évidente, presque incongrue… Mais au-delà de l’entente parfaite entre Breeze, Balance, Sleazy et McDowall, son apport au groupe est incroyable, et les grands coups d’archet se marient très harmonieusement avec les agressions électroniques et les mélodies éthérées. Le projet de « musique lunaire » que le groupe chérit secrètement va pouvoir se réaliser : il s’agit de musique spontanée, pas trop réfléchie ni planifiée – en tout cas pas de concert –, enregistrée à l’occasion de chacun des changements de saison. Balance a toujours des idées très précises, cependant il laisse les choses se faire. Chacun trouve sa voix et sa place, les sessions sont exceptionnellement riches, la moisson est très belle.

Hélas, en parallèle à ces progrès fantastiques dans leurs explorations sonores, Balance s’éloigne un peu plus loin dans l’alcoolisme, à un point tel qu’une cure est envisagée. Pour financer ces longs soins de désintoxication, Peter Christopherson, David Tibet et Steven Stapleton (Nurse With Wound) publient Foxtrot, une compilation regroupant des inédits de The Inflatable Sideshow, Nurse, Current 93 et un morceau de COIL où Balance dégage très clairement la problématique de la situation : « There’s too much blood in my alcohol » (Heartworms). Plus tard avec Time Machines [4 tones to facilitate travel through time] le son fantôme est définitivement dompté ; le voyage dans le temps est désormais possible. Et sans chimie ! Il n’y a qu’à se laisser guider, laisser filer ses émotions le long de ces modulations sans fin.

 

“IF WE PLUNDGED inTO THE darkNESS

EVERYONE WOULD BE SAFE”

En 1999, Thighpaulsandra rejoint COIL sur la seconde mouture de Astral Disaster, reste sur Musick To Play In The Dark et au-delà. COIL poursuit sa contemplation du soleil et de la lune. Le même geste depuis Moon’s Milk, certes, mais quel geste !

Balance et Sleazy ont quitté Londres pour la côte. Plus d’espace, mais paradoxalement plus d’isolement aussi. Balance s’est remis à boire, les crises de dépression sont fréquentes. Tout ça s’entend sur les disques de cette période, très ramassés, denses, concentrés tout autant que dilatés, étendus, étirés : Musick To Play In The Dark prolonge sur un second disque ses morceaux très longs, aux introductions elles aussi très longues, en même temps que certains sons semblent exister pour eux-mêmes. Pour dire les choses autrement, c’est comme si c’était à la fois le morceau et les sons-mêmes qui le composent qui avaient besoin de temps pour se développer et pour demeurer dans la mémoire de l’auditeur. Are you shivering ? par exemple, qui ouvre le premier volet, s’étend sur près de dix minutes qui paraissent bien rapides. Est-ce dû à la construction du morceau, aux sons envoûtants qui le composent, à la voix irréelle de Balance qui surgit avec douceur quand on s’y attend le moins ? En comparaison, le morceau suivant, beaucoup plus linéaire et répétitif (mais tout aussi excellent) semble beaucoup plus long… Ils font pourtant la même durée ! De manière plus subtile qu’avec Time Machines, COIL bousille tous les repères temporels ; de nouveaux voyages dans le temps sont permis. Et à nouveau, et de manière aussi inattendue, c’est tout autant le trajet et la destination qui fascinent et laissent pantois. Entre les deux volets de Musick, Drew McDowall, qui ne trouve plus son compte dans la manière de travailler du groupe, quitte COIL.

 

2000 : Plutôt qu’un Musick 3, Coil publie une nouvelle série d’éditions limitées, QUEENS OF THE CIRCULATING LIBRARY, CONSTANT SHALLOWNESS LEADS TO EVIL, THE REMOTE VIEWER, destinée à annoncer un nouveau COIL et une série de concerts/performances à venir.

 

“GOD PLEASE FUCK MY MIND FOR GOOD”

Le premier concert de Coil a lieu à Londres en avril 2000, après seize années d’existence ! Le trio, rejoint pour ce concert par Simon Norris aka Ossian Browne, jouera les sons de Time Machines. Sur scène ils ont une allure incroyable, tous les quatre portent un costume de fourrure qui frise le ridicule, personne ne sait trop à quoi s’attendre. COIL déconne un peu, toute la salle se marre, le concert peut commencer : super son et grand succès, malgré le caractère austère de la musique jouée. Suivent Barcelone, Leipzig…

Retour à Londres en septembre pour une tournée Constant Shallowness Leads To Evil. Nouveau look, nouveau son. Plus brutal, plus torturé, plus pénétrant. Nouveau succès.

Puis : « Anarchadia », retour aux sources, aux sons des années quatre-vingt, quelque chose de plus tribal, une musique plus terrestre, mais au mystère toujours souligné par les vagues électroniques et cerné par la puissance d’épais murs sonores.

La tournée se poursuit avec les danseurs Massimo & Pierce dans toute l’Europe en 2002, mais laborieusement, et de plus en péniblement – quoique les spectacles soient tous plutôt réussis. Coil a déjà atteint ses limites en matière de tournées qui, ils s’en aperçoivent vite, vampirisent toute leur énergie et dévorent leur spontanéité artistique. Or Coil n’est pas un groupe qui se répète ! À l’avenir ils préfèrent accorder un concert unique de temps en temps, auquel ils accordent plus de temps et de travail, d’exigence et de concentration.

Quant à Balance, il boit comme jamais.

2003. Les recherches sonores se poursuivent, sur disques (Ans et The Restitution of Decayed Intelligence) comme sur scène. Quelques rares concerts sont donnés cette année-là à Camber, Montréal, Porto et Birmingham, l’année suivante à Paris, Leipzig, Amsterdam, Jesi, Londres et Dublin. Une série de quatre concerts est éditée, la série des « Lives » – qui en comporte en fait six (Barcelone, Londres, Moscou, Bologne, Prague et Vienne), auxquels s’ajoutera encore pour quelques heureux rares Megalithomania!, un autre concert à Londres. Ces enregistrements rendent bien compte de la tournée 2002, dans l’alternance de sons électroniques « durs » avec des morceaux plus convenus, de chants et de sons seuls, de reprises et d’inédits, etc. C’est déjà un travail de mémoire qui commence avec ces éditions, comme si c’était évident que ça allait s’arrêter et qu’il fallait au plus vite en conserver la trace. Peut-être aussi, plus simplement, une manière de devancer les bootleggers !

En juillet 2004, COIL trouve le temps entre deux concerts de revenir sur le projet ANS : loin du disque objet ou du disque gadget qu’on peut supposer après une écoute paresseuse, c’est bien du nouveau COIL qu’il s’agit. ANS, c’est le nom d’une vieille machine de l’ère soviétique, capable de transformer des dessins en sons. Le premier synthétiseur en somme ! La rencontre qui n’est pas sans rappeler l’expérience ELpH, aboutit à plus de quatre heures de musique ainsi qu’à un DVD d’images de synthèse signées Peter Christopherson.

 

En même temps que COIL expédie les premières commandes de ANS, on apprend la banqueroute officiel du distributeur World Serpent. « Autophagie » : le serpent s’est mordu la queue et s’est dévoré. Depuis quelque temps déjà COIL souffrait de l’absence de réédition de son catalogue, et vendait de plus en plus via son propre site web. De plus ils étaient déjà en pourparler avec un nouveau distributeur américain, Beta-lactam records.

Pendant ce temps Jhonn, qui vit désormais avec l’artiste Ian Johnstone, boit toujours autant.

Mais si la fin de World Serpent reste un sale coup pour le groupe, et marque la fin d’une époque, le pire reste à venir. Sur le site de Threshold, Peter Christopherson raconte : « Le 13 novembre dans la soirée Jhonn et moi nous étions à la maison. Jhonn nageait dans la vodka depuis deux semaines, mais ce jour-là il avait bu une soupe, pris un bain et commençait à se calmer. Je regardais la télé quand j’ai entendu un bruit dans le hall. Jhonn gisait là par terre sur le parquet, complètement inconscient, et il respirait bruyamment… Apparemment, il était passé par-dessus la rampe de l’escalier et tombé la tête la première, quatre mètres plus bas. L’ambulance est arrivée aussitôt mais malgré tous les efforts des médecins, Jhonn n’est pas sorti de son coma. À 21h20 c’était terminé. »

Who will deliver me from this body of death ? Who will deliver me from this body of death ? Who will deliver me from this body of death ? I have found the fire does not save the fire only destroys and though it may purify it takes takes takes and gives nihil back nihil nihil nihil nihil nihil (why can’t we all just walk away ?)

Publié dans Musik

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Aurélien T. 19/10/2007 23:03

Eh bien mes aïeux...

Systool 01/10/2006 17:35

Non mais vous les avez dégotté où ces malades? mdr...

J'ai adoré le "beta-lactam records"... ils ont trop pris d'antibiotiques, les gars!

SysTooL

peripherique 17/09/2006 16:16

c'est le groland musical ici ???

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