Les galettes à la poële
C’est sous un double package cartonné à couverture verte de la plus grande classe que nous arrive le 2ème album des fameux Möller Plesset. Deux ans après les 10 titres de Rather Drunk Than Quantum, une petite palanquée de lives et des tournées diverses (y compris dans des pays estrangers, mais si !), The Perturbation Theory arrive jusqu’à nos oreilles, et nos yeux.
Car comme le précédent, c’est un double projet musical mais aussi graphique, puisque tout le design et la couv du disque ainsi qu’un comix astucieusement inséré à l’intérieur sont réalisés par le dessinateur em, du collectif La Chose. Concept excellent puisque le disque et la BD noir et blanc forment un tout cohérent, créent leur propre unité. 40 pages noir et blanc, sans texte, sur la gangrène télévisuelle qui gagne les sales tronches d’un monde de gogos, les transformant en crétins diaboliques au sourire plus qu’inquiétant. Mais la perturbation arrive et le piratage va frapper, là où ça fait le plus mal, au cœur même du Dieu TV. .. Chaos annoncé ! Graphisme personnel et puissant, trognes qui jaillissent de la page, scénario énigmatique et pertinent, la facette visuelle du projet ne déçoit pas, encore supérieure par sa maîtrise et son fini à celle du premier album (aussi réalisée par em). Et la musique dans tout ça ?
Quid du nouvel opus des bretons infernaux ?
Petite explication d’abord, pour les non-initiés, sur ce quatuor atypique. 2 guitares (Thomas et Régis), pas de basse (ça blase !), qui s’entrecroisent, se répondent, se chevauchent, duel et collaboration permanente, son clair le plus souvent, mélodique mais frappé, tendu, qui chatouille les nerfs le long des virées montagnes russes, sinueuses, des riffs en expansion. Greffées dessus, au cœur, les voix, atypiques, saisissantes, décalées. Gilles d’abord, le lead singer : voix rauque, déchirée, déchiquetée, presque animale, alcoolique divaguant ses mots ou bête souffrante traînant sa douleur.
En relais Régis, chanteur guitariste, au début juste back vocalist, et qui dans ce deuxième album se fait plus présent, véritable deuxième voix qui répond et relance, monte vers les aigus, donne l’élan, pousse vers les hauteurs et l’héroïsme suicidaire. Double duel mélodique donc, en instabilité permanente, en constante recherche d’intensité. Cadençant tout cela, Fred à la batterie, jeu nerveux et incisif, tout en charley et toms, alternance de subtilité rythmique et de tabassage insistant des fûts, qui moule au plus près les formes étranges de cette musique.
Le résultat : un mélange atypique et intense, des morceaux complexes, entre hypnotisme répétitif et transformation incessante, formes naissantes travaillées par de constantes perturbations, un chaos qui les transforme et les fait renaître. Au niveau instrumental, on pense à des groupes comme Don Caballero pour les structures contournées, les mélopées étranges, à Cheval de Frise (R.I.P.) pour l’intensité mélodique et l’unité guitare-batterie, pour les voix on ne pense pas à grand-chose, peut-être Jesus Lizard ou US Maple de très loin (références qu’ils revendiquent), mais l’on est surtout saisi par l’aspect totalement nouveau, spécifique, de ces échanges vocaux, duo en question-réponse permanent, à vif, vecteur d’émotion et moteur mélodique en lui-même.
Mais tout cela était déjà sur le premier disque de Möller. Qu’en est-il des 8 titres du second ? La même en meilleur, c’est l’impression qui prévaut. Plus d’unité, des morceaux plus équilibrés, plus resserrés, toujours divaguant, en vadrouille, mais sans jamais perdre l’objectif de vue, plus efficaces, plus percutants (si l’on excepte 2 ou 3 tubes du précédent). Album éclectique, court (32 mn) mais varié, palette d’émotions, d’énergies différentes, dans cette ambiance sableuse, sortie de bar sous le soleil, propre au combo breton. Les 5 premier morceaux typique style Möller, Gilles et Régis à la voix, avec sortant du lot le premier morceau Megavix, en deux parties, fin intense, en montée, presque à la Fugazzi, le 5ème, Cheb, ambiance western désertique, country déraillée, les voix perdues dans le lointain, noyées dans la musique, assoiffées, et surtout Hit The Tray, le 3ème, exemplaire de force subtile, d’énergie contenue, préservée par-delà les obstacles, passant de la sérénité à des passages plus perforants, plus agressifs, pour finir dans un désespoir alcoolique, solitaire. Terrible morceau, inarrêtable. Ensuite, deux morceaux acoustiques avec deux voix féminines en duo avec Gilles. D’abord la reprise de leur implacable tube du premier album, Purple Rape, dans une version intimiste, Laetitia Sheriff apportant fraîcheur et subtilité dans un duo vocal mémorable avec la voix cassée de Gilles, couple en déchirure sur le superbe tapis mélodique de cette chanson, une des meilleures du groupe. Ensuite, reprise du premier morceau, Megavix, lui aussi en acoustique, avec Isa Valentini, de 13th Hole, voix aigue qui transforme le morceau, version rêche et dépouillée, toujours transcendée par la montée finale.
Enfin, le morceau titre, The Perturbation Theory, mélange d’électronique et d’instruments joués, track bancal, étrange, à la rythmique obsédante et syncopée, à la mélodie répétitive, tout cela se distordant, s’intensifiant, au bord du chaos, de la rupture, dans une ambiance irradiée de catastrophe mortifère. Le morceau brinqueballe, semble s’arrêter puis finit par mourir, étouffé, à sec.
Pour conclure, un excellent disque dans l’ensemble (aurais-je pu dire le contraire ?), plus dense que le premier, impeccablement produit, tout en nuances et en précision. Pas d’accès facile ni immédiatement prenante, la musique de Möller est une fièvre à incubation lente, une drogue à accoutumance progressive mais qui finit si on la laisse faire par phagocyter le système auditif, et nerveux. Deux petits regrets, l’album est assez court (8 morceaux dont un joué 2 fois, et une reprise du premier disque), et un peu plus de matière n’eût pas dérangé, loin de là. Deuxième point, même si The Perturbation Theory parvient à capter une part précieuse de l’énergie et du style Möller, le format disque reste néanmoins limitatif par rapport à leur musique, dont le plein élan et la pleine mesure ne peuvent s’apprécier qu’en concert, leurs prestations récentes ayant démontré la faculté d’incandescence que le groupe peut atteindre sur scène, où leurs morceaux prennent leur ampleur véritable, le disque malgré son intérêt peinant à capturer cette folie, ce bouillonnement. Möller Plesset est donc à voir impérativement lors de leur prochain passage, mais le KrashWar ne saurait trop conseiller, en attendant, de s’accoutumer aux circonvolutions de leur musique très particulière par une écoute intensive et régulière de leur dernier et excellent album (voire même, en complément, du précédent).
Discographie Möller : The Perturbation Theory (Label Perte et Fracas. Loose 001 (!!). 2005). Leur deuxième album. Very good.
Rather Drunk Than Quantum (K-FUEL Records 01. 2003). 1er disque. 10 morceaux dont certains immanquables. Quite good.
Breizh Disorder 04: featuring de Möller sur la fameuse compil bretonne avec leur fameuse (et énorme) reprise du standard punk : A Goat Shave Ze Queen (!!) Fortement recommandé.
Magnetic #3 : toute la scène rennaise a joué sur le label K7 Magnetic. Möller le prouve. Jamais entendu.
Sur le Net : Immanquable site (et on mâche nos mots) du groupe breton, bardé d’infos et d’images toutes plus incroyables les unes que les autres sur http://mollerplesset.free.fr.
Dans la foulée, signalons aussi le fort intéressant site de l’association K-FUEL, organisatrice de bacchanales noise et très proche du groupe (pourquoi ? on ne le sait pas…) qu’on retrouve sur www.kfuel.org avec notamment la feuille de fuel (infos et critiques) en ligne. Go !
(sous deux des pochettes, un extrait mp3! Et sous la dernière leur site! remontez et cliquez!)
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