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POUM

Mercredi 11 janvier 2006 3 11 /01 /2006 10:53

Il est neuf heures à la ferme quand la Géraldine arrive enfin. Le père est à cran, il est prêt à lui mettre la branlée de sa vie, mais quand il la voit, sa rage change de cible. Il faut dire qu’elle est pas belle à voir, la Géraldine. Elle a la robe déchirée, elle retient son chemisier pour cacher ses seins, sa lèvre est fendue, son nez saigne aussi, elle a de la terre dans les cheveux, ses larmes font deux sillons clairs sur ses joues. La mère se précipite, pendant que le père hurle : « Qui t’a fait ça ? ». Il est déjà prêt à prendre son fusil quand la réponse tombe dans un couinement : « Les soldats. ».

Depuis que les américains avaient remplacé les allemands la situation n’avait pas vraiment changé à la ferme. Les allemands violaient les voisines quand la Géraldine était encore gamine, maintenant qu’elle était grande et belle, c’était un gibier de choix pour les GI. Et pas la peine d’aller voir les gendarmes, la MP ou de chercher à se venger. De toute façon il faisait noir et la gamine est incapable de les reconnaître. Alors puisqu’on peut rien faire, on la gifle par principe, on la lave et on prie.

On prie le bon Dieu pour qu’il nous pardonne nos péchés, pour qu’il ne pardonne pas ceux qui nous ont offensés et pour qu’il nous délivre du mal. Du mal tapi dans le ventre de la gamine. « Oh mon Dieu, faites qu’elle ne soit pas enceinte. » On prie en espérant que tout va s’arrêter là. Et puis on part se coucher parce que c’est la ferme, et que la seule chose qui compte vraiment c’est les vaches.

Mais le bon Dieu, lui, il est pas vraiment d’accord, il a un sens de l’humour bien particulier, à croire qu’il nous a créés juste pour ça, pour se fendre la gueule à nous voir nous débattre dans la merde.

Alors évidemment la Géraldine est prise et pas qu’un peu. Le rebouteux a abandonné, elle a même essayé de se jeter dans l’escalier, rien à faire le chiard est bien accroché.

La seule solution c’est le Gontrand. Le Gontrand c’est le garçon de ferme. Il a débarqué dans le pays y’a un an, avec un accent du Sud, qu’il a déjà perdu. Il cherchait du boulot et en a trouvé là. Il se prétendait ancien résistant du côté de Lyon, mais qu’il était parti écoeuré par les magouilles des collabos pour rester en place. En fait c’était un ancien milicien détaché à la SS pour traquer les juifs, tziganes et autres métèques. Il avait changé d’identité en prenant les papiers d’un rouge qu’il avait enfermé dans une cave en prévision de la libération.

C’était pas une idée à lui, ils étaient plusieurs à avoir fait de même. Le plan était simple, on sélectionne des mecs qui nous ressemblent, et le jour J on les bute, on les laisse dans un coin avec nos papiers et on se barre avec les leurs. C’est comme ça que Patrick, qui s’appelle Gontrand maintenant est remonté tranquille jusque du côté d’Evreux.

Enfin bref, donc le père va voir le Gontrand, et après quatre calvas, lui fait la proposition suivante : épouser la Géraldine, reconnaître le bâtard, et récupérer la ferme en dot, ou plutôt en compensation. « Ma fille l’était plutôt gironde avant de se faire engrosser, m’étonnerait qu’ça revienne pas après les couches. T’auras pas de mal à lui en faire rien qu’à toi. Et pis l’bâtard, ben y’a que nous qui savons, t’auras l’air du gars qu’on oblige à se marier parc’qu’il a engrossé la gamine, plutôt qu’du connard. »

Le calva ça fait réfléchir vite. De toute façon, il espérait bien se marier la môme et ses vingt cinq hectares avec.

Le calva ça rend vicieux. Il se prit à espérer que le petit monstre soit une fille, ça lui en ferait deux pour le prix d’une. Et en plus on le payait pour ça.

Alors avec un sourire généreux, sur le ton de la plus grande compassion, le Gontrand laissa tomber : « J’accepte. ».

A la ferme c’était la fête, une vraie libération, on en oubliait même le fond de l’histoire, qui grandissait accroché à son placenta comme un chien à son os.

L’honneur était sauf, on pouvait retourner nourrir les cochons en sifflotant. On célébra les fiançailles avec célérité. La Géraldine, qui n’avait pas son mot à dire, était bien soulagée. C’est vrai que le Gontrand était loin d’être un beau gars, mais au moins il était propre, et, pour ce qui était de sa propre expérience, semblait un homme doux. Il est vrai que malgré tous ses malheurs, la Géraldine continuait fermement à croire au bon Dieu, qui ne l’oublions pas, peut parfois se montrer très espiègle. Elle se voyait déjà accoucher d’un petit Jésus bis, pas moins, malgré le fait qu’elle n’était plus vierge, plus du tout d’ailleurs car le Gontrand, prétextant de son ventre grossissant, avait vite emprunté une voie parallèle.

C’est vrai qu’en la matière il était expert. Il avait acquis une solide expérience dans les cellules de la Gestapo de Lyon, la SS ayant une véritable tradition sodomite. Le Gontrand avait accès à toutes les petites juives, en transit, et ne se privait pas de leur montrer à quel point il leur était supérieur.

La Géraldine elle préférait ça, plutôt qu’on abîme son messie. Le bon Dieu saurait lui pardonner.

En septembre, le dix exactement, la Géraldine accoucha. Dans la chambre, la mère et la sage femme comprirent qu’il aurait mieux valu que les allemands soient encore là, car s’il était sûr que l’enfant était une fille, il était clair aussi qu’elle était noire et en parfaite santé.

Il fallut la présenter à son père. A sa vue, le Gontrand se dit qu’on s’était bien foutu de sa gueule, qu’il s’était doublement fait baiser. Par sa femme et sa famille, et par les ricains. Et pendant que le bon Dieu se pissait dessus tellement il rigolait, le Gontrand courut chercher son P 38 qu’il avait caché dans la grange. Au premier coup de feu la sage femme dégagea par derrière, la négresse dans ses bras, et ne s’arrêta de courir qu’arrivée au bourg, où elle se réfugia au presbytère.

Le Gontrand avait commencé par s’en prendre à Bénito le berger picard qui gardait les poules. Il avait toujours considéré ce chien comme une insulte personnelle au vu de son passé. Dans la cuisine il tua son beau père à coups de crosse, non sans l’avoir copieusement insulté. La belle mère essayait d’intervenir, il lui régla son compte de la même façon, puis tira par trois fois dans le ventre vide de la Géraldine. Constatant la disparition de sa fille, fou de rage, n’ayant plus personne à massacrer, il marcha sur la forêt et se tira une balle en pleine tête.

Dès le lendemain matin, la gamine fut baptisée Désirée, et placée l’après-midi même à l’orphelinat. Où Dieu, bien sûr, gardait un œil sur elle, en attendant la suite.

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Par Poum - Publié dans : POUM
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Jeudi 27 avril 2006 4 27 /04 /2006 15:07
pour lire la première partie, cliquez ici  sur l'image    Le Marcel, lui, il ne croyait pas trop en Dieu. C’est pas qu’on lui avait pas appris à la messe que le bon Dieu lui mettrait un bon coup de pied au cul si il déconnait, mais en fait c’était un peu trop abstrait pour lui. Même un vieux barbu sur un nuage, c’était trop compliqué pour son imagination. C’est pas qu’il était con, Marcel, non, seulement un peu simple. La seule chose qui l’intéressait vraiment à l’église, c’était le vélo du curé. S’il avait vraiment du mal à s’imaginer la multiplication des pains du chiard, il se rêvait souvent, enfourchant la bicyclette au guidon piqué de rouille au fond de la cour et filant sur les routes, partir à la découverte du vaste monde.
Son père ouvrier charpentier et sa mère bonne n’avaient bien sûr pas les moyens de lui offrir. De plus, ils doutaient fortement des capacités du bienheureux à se servir de l’engin. Et Marcel devait se contenter de rêver de cette mécanique grinçante.
Mais ce n’est pas parce qu’il ne croyait pas en Dieu que le bon Dieu, lui, ne croyait pas en lui.
Il fallait des circonstances exceptionnelles pour qu’on laisse Marcel tenter l’aventure, et la seconde guerre mondiale fut sa chance. Comme beaucoup d’autres, Marcel, dans cette époque bénie, put réaliser enfin son fantasme. A Evreux, le ravitaillement devint vite difficile pour les petites gens.
Le curé apprit à Marcel à faire du vélo, pour qu’il puisse aller chercher des topinambours. Le Marcel, il était tout bien content sur son vélo, ce qui l’emmerdait, c’était la remorque qu’il devait tirer. Le curé et ses parents aussi étaient bien contents. Le gamin développait des mollets de breton, et ramenait de plus en plus de victuailles. Le curé les vendait à ses ouailles et partageait les bénéfices à son avantage avec les parents du neuneu.
Mais tout a une fin, et à la libération, ce petit commerce périclita assez vite. On allait trouver un autre usage aux jambes de Marcel. La vie normale reprenait son cours et les premières courses cyclistes s’organisaient déjà. Le curé l’inscrivit à une course et Marcel la gagna. Le prix était un vélo américain flambant neuf. En six mois il en remporta trois autres. Avec ces victoires, d’autres que le bon Dieu se penchèrent sur lui. Un propriétaire d’équipe d’abord, qui l’engagea pour épauler son futur champion breton qui roulait toujours seul vers l’arrivée. Et puis la trop belle Arlette.
Elle avait vingt-six ans et elle n’était pas normande. Non, Arlette était lyonnaise, et ça se voyait tout de suite qu’elle était de la ville. C’était la grande classe débarquée dans l’étable. Elle racontait qu’elle avait été infirmière dans un hôpital pendant l’occupation.
Infirmière elle l’était bien, mais à la Kommandantur où elle officiait en tant que surveillante des tortures. Son rôle était que les prisonniers ne meurent pas trop vite et qu’ils puissent parler. A la libération, il lui avait fallu teindre ses cheveux pour ne pas se faire tondre, et quitter la ville pour ne pas s’y faire fusiller. Elle s’était forgée de solides relations dans les fêtes que ne manquait pas d’organiser la SS, et c’est un ami évêque qui l’envoya à Evreux chez un camarade curé. Elle avait besoin de se faire oublier, de changer d’identité : le mariage avec Marcel fut une formalité.
Peu intéressé par la chose, le Marcel ne fit aucune difficulté à faire chambre à part dès la nuit de noce. A la Kommandantur, Arlette avait affiné ses goûts en matière de sexe, et si elle ne supportait plus qu’un homme la touche, elle aimait les soumettre, quelle qu’en soit la manière. En cela Marcel était prometteur.
 
Et Désirée dans tout ça…
Désirée donc, lavée vite fait, langée de blanc, dormait dans un berceau réservé aux nouveaux nés dans l’orphelinat d’Evreux. Autour d’elle s’affairaient les infirmières. Le cas de la petite excitait leur curiosité. Faut dire qu’on n’avait jamais encore vu ça par ici.     Et si certaines s’inquiétaient de l’anatomie de la petite noiraude, regrettant que ce ne fut un garçon, d’autres pariaient sur ses capacités intellectuelles, qu’on n’imaginait pas plus élevées que celles d’un singe. Le directeur vint lui-même constater la pigmentation de sa nouvelle résidente. 
Ayant été médecin dans les colonies, il avait bien sûr côtoyé beaucoup d’hommes de couleur, et, bon chrétien, mais charitable quand même, au bénéfice du doute leur avait octroyé son amitié. Ainsi il sut rassurer les infirmières, leur démontrant lui-même en la changeant que mise à part sa couleur, elle n’était pas différente d’un bébé blanc. Désirée, bien sûr, dès le début de la manipulation, se mit à brailler, et il put aussi lui donner le biberon, ce qui finit de dissiper toute crainte.
Elle devint vite le centre des conversations de tout l’orphelinat, et chacun trouva un moyen de passer au moins une fois devant son berceau. Bien sûr certains ne pouvaient s’empêcher de s’étonner devant ce petit être plus proche d’une guenon sans poil que d’une petite fille, mais dans l’ensemble tout le monde la trouvait amusante. En trois mois, elle devint la mascotte de l’orphelinat.
Cela aurait pu durer bien sûr, si le bon Dieu n’avait eu l’imagination fertile. Et l’orphelinat reçut la visite de Mr et Mme Marcel Mordec.
 
Arlette avait réussi à se fondre dans la masse. Elle s’était mariée avec un cycliste souvent parti en course, ce qui lui donnait un certain statut social. Avec l’aide du curé, elle passa vite pour une jeune grenouille au sein de la paroisse, et fut prise en main par quelques vieilles âmes charitables du quartier. Quand on lui demandait avec insistance quand elle se déciderait à donner un enfant à son homme, elle répondait sur le ton de la confidence qu’elle était stérile après avoir été torturée par les allemands. Sa compassion finit par suinter de partout autour d’elle, il lui fallait capitaliser cette manne : l’adoption paraissait la touche finale à son personnage de sainte.
Il ne fut pas nécessaire de convaincre Marcel. Depuis le début de son mariage, il s’était bien habitué à sa vie domestique. Bien sûr il faisait de menus travaux, comme la vaisselle, la lessive, le ménage, les repas. Il préparait toujours un repas pour sa femme, qu’elle mangeait seule dans le salon en lisant l’évangile, puis pour lui, invariablement, se faisait cuire une tranche de mou qu’il accompagnait de légumes abîmés qu’il n’avait pas le droit de servir à Arlette. Il ne parlait jamais à Arlette, car il n’en avait pas le droit, et d’elle ne recevait que des ordres.
Evidemment, il n’avait jamais pensé à se plaindre, et le curé lui avait bien fait la leçon, lui expliquant qu’un bon mari devait toujours obéir à sa femme.
De toute façon il avait toujours obéi, et c’est pour ça qu’on l’aimait. Au sein de l’équipe, il ne discutait jamais non plus, et avalait tout ce que lui donnait le médecin.  
Le jour où Arlette lui dit de s’habiller pour aller adopter un enfant, il s’habilla.
Arlette avait été recommandée auprès du directeur par l’évêque d’Evreux, à qui le curé l’avait lui-même présentée.
Il leur fit visiter son établissement. Arlette voulait un enfant le plus jeune possible ; il l’emmena à la pouponnière.
Elle passa devant les sept ou huit poupons roses qu’on lui présentait, et ne pouvait que constater son manque d’instinct maternel. Dégoûtée par les monstres, elle s’imaginait la tâche ingrate qu’allait être l’éducation d’un enfant, même secondée par Marcel, et elle passait de l’un à l’autre sans savoir lequel choisir. Le directeur, se méprenant sur son hésitation, allait intervenir pour lui proposer d’aller voir dans un autre hospice, mais le bon Dieu fut plus rapide.
Persuadé que personne ne voudrait jamais adopter la négresse, le directeur la faisait toujours enlever de la pouponnière lors des visites extérieures.
Ce jour-là, l’infirmière qui la gardait avait oublié son hochet et revint le chercher en courant, tenant Désirée hurlante à bout de bras.
Dans l’esprit brumeux d’Arlette, le plan devint limpide. La petite négresse, c’était le beurre et l’argent du beurre. Plus charitable, tu meurs, et ses accointances passées devenaient insoupçonnables.
Il en fut décidé ainsi, et Désirée devint : Désirée Marie France Mordec.
C’était un dimanche, et le bon Dieu se dit qu’il en avait beaucoup fait pour un jour de repos.
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Mercredi 4 octobre 2006 3 04 /10 /2006 14:02
Désirée la négresse.

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il est neuf heures à la ferme quand la Géraldine arrive enfin. le père est à cran, il est prêt à lui mettre la branlée de sa vie, mais quand il la voit, sa rage change de cible. il faut dire qu’elle est pas belle à voir, la Géraldine. elle a la robe déchirée, elle retient son chemisier pour cacher ses seins, sa lèvre est fendue, son nez saigne aussi, elle a de la terre dans les cheveux, ses larmes font deux sillons clairs sur ses joues. la mère se précipite, pendant que le père hurle : « qui t’a fait ça ? ». il est déjà prêt à prendre son fusil quand la réponse tombe dans un couinement : « les soldats. ».

depuis que les américains avaient remplacé les allemands la situation n’avait pas vraiment changé à la ferme. les allemands violaient les voisines quand la Géraldine était encore gamine, maintenant qu’elle était grande et belle, c’était un gibier de choix pour les GI. et pas la peine d’aller voir les gendarmes, la MP ou de chercher à se venger. de toute façon il faisait noir et la gamine est incapable de les reconnaître. alors puisqu’on peut rien faire, on la gifle par principe, on la lave et on prie.

on prie le bon Dieu pour qu’il nous pardonne nos péchés, pour qu’il ne pardonne pas ceux qui nous ont offensés et pour qu’il nous délivre du mal. du mal tapi dans le ventre de la gamine. « oh mon Dieu, faites qu’elle ne soit pas enceinte. » on prie en espérant que tout va s’arrêter là. et puis on part se coucher parce que c’est la ferme, et que la seule chose qui compte vraiment c’est les vaches.

mais le bon Dieu, lui, il est pas vraiment d’accord, il a un sens de  l’humour bien particulier, à croire qu’il nous a créés juste pour ça, pour se fendre la gueule à nous voir nous débattre dans la merde.

alors évidemment la Géraldine est prise et pas qu’un peu. le rebouteux a abandonné, elle a même essayé de se jeter dans l’escalier, rien à faire, le chiard est bien accroché.

la seule solution c’est le Gontrand. le Gontrand c’est le garçon de ferme. Il a débarqué dans le pays y’a un an, avec un accent du Sud, qu’il a déjà perdu. il cherchait du boulot et en a trouvé là. il se prétendait ancien résistant du côté de Lyon, mais qu’il était parti écoeuré par les magouilles des collabos pour rester en place. en fait c’était un ancien milicien détaché à la SS pour traquer les juifs, tziganes et autres métèques. il avait changé d’identité en prenant les papiers d’un rouge qu’il avait enfermé dans une cave en prévision de la libération.

c’était pas une idée à lui, ils étaient plusieurs à avoir fait de même. le plan était simple, on sélectionne des mecs qui nous ressemblent, et le jour J on les bute, on les laisse dans un coin avec nos papiers et on se barre avec les leurs. c’est comme ça  que Patrick, qui s’appelle Gontrand maintenant est remonté tranquille jusque du côté d’Evreux.

enfin bref, donc le père va voir le Gontrand, et après quatre calvas, lui fait la proposition suivante : épouser la Géraldine, reconnaître le bâtard, et récupérer la ferme en dot, ou plutôt en compensation. « ma fille l’était plutôt gironde avant de se faire engrosser, m’étonnerait qu’ça revienne pas après les couches. t’auras pas de mal à lui en faire rien qu’à toi. et pis l’bâtard, ben y’a que nous qui savons, t’auras l’air du gars qu’on oblige à se marier parc’qu’il a engrossé la gamine, plutôt qu’du connard. »

le calva ça fait réfléchir vite. de toute façon, il espérait bien se marier la môme et ses vingt cinq hectares avec.

le calva ça rend vicieux. il se prit à espérer que le petit monstre soit une fille, ça lui en ferait deux pour le prix d’une. et en plus on le payait pour ça.

alors avec un sourire généreux, sur le ton de la plus grande compassion, le Gontrand laissa tomber : « J’accepte. ».

a la ferme c’était la fête, une vraie libération, on en oubliait même le fond de l’histoire, qui grandissait accroché à son placenta comme un chien à son os.

l’honneur était sauf, on pouvait retourner nourrir les cochons en sifflotant. on célébra les fiançailles avec célérité. la Géraldine, qui n’avait pas son mot à dire, était bien soulagée. c’est vrai que le Gontrand était loin d’être un beau gars, mais au moins il était propre, et, pour ce qui était de sa propre expérience, semblait un homme doux. il est vrai que malgré tous ses malheurs, la Géraldine continuait fermement à croire au bon Dieu, qui ne l’oublions pas, peut parfois se montrer très espiègle. elle se voyait déjà accoucher d’un petit Jésus bis, pas moins, malgré le fait qu’elle n’était plus vierge, plus du tout d’ailleurs car le Gontrand, prétextant de son ventre grossissant, avait vite emprunté une voie parallèle.

c’est vrai qu’en la matière il était expert. il avait acquis une solide expérience dans les cellules de la Gestapo de Lyon, la SS ayant une véritable tradition sodomite. le Gontrand avait accès à toutes les petites juives, en transit, et ne se privait pas de leur montrer à quel point il leur était supérieur.

la Géraldine elle préférait ça, plutôt qu’on abîme son messie. le bon Dieu saurait lui pardonner.

en septembre, le dix exactement, la Géraldine accoucha. dans la chambre, la mère et la sage femme comprirent qu’il aurait mieux valu que les allemands soient encore là, car s’il était sûr que l’enfant était une fille, il était clair aussi qu’elle était noire et en parfaite santé.

il fallut la présenter à son père. a sa vue, le Gontrand se dit qu’on s’était bien foutu de sa gueule, qu’il s’était doublement fait baiser. par sa femme et sa famille, et par les ricains. et pendant que le bon Dieu se pissait dessus tellement il rigolait, le Gontrand courut chercher son P 38 qu’il avait caché dans la grange. au premier coup de feu la sage femme dégagea par derrière, la négresse dans ses bras, et ne s’arrêta de courir qu’arrivée au bourg, où elle se réfugia au presbytère.

le Gontrand avait commencé par s’en prendre à Bénito le berger picard qui gardait les poules. il avait toujours considéré ce chien comme une insulte personnelle au vu de son passé. dans la cuisine il tua son beau père à coups de crosse, non sans l’avoir copieusement insulté. la belle mère essayait d’intervenir, il lui régla son compte de la même façon, puis tira par trois fois dans le ventre vide de la Géraldine. constatant la disparition de sa fille, fou de rage, n’ayant plus personne à massacrer, il marcha sur la forêt et se tira une balle en pleine tête.

dès le lendemain matin, la gamine fut baptisée Désirée, et placée l’après-midi même à l’orphelinat. où Dieu, bien sûr, gardait un œil sur elle, en attendant la suite.

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le Marcel, lui, il ne croyait pas trop en Dieu. c’est pas qu’on lui avait pas appris à la messe que le bon Dieu lui mettrait un bon coup de pied au cul si il déconnait, mais en fait c’était un peu trop abstrait pour lui. même un vieux barbu sur un nuage, c’était trop compliqué pour son imagination. c’est pas qu’il était con, Marcel, non, seulement un peu simple. La seule chose qui l’intéressait vraiment à l’église, c’était le vélo du curé. s’il avait vraiment du mal à s’imaginer la multiplication des pains du chiard, il se rêvait souvent, enfourchant la bicyclette au guidon piqué de rouille au fond de la cour et filant sur les routes, partir à la découverte du vaste monde.

son père ouvrier charpentier et sa mère bonne n’avaient bien sûr pas les moyens de lui offrir. de plus, ils doutaient fortement des capacités du bienheureux à se servir de l’engin. et Marcel devait se contenter de rêver de cette mécanique grinçante.

mais ce n’est pas parce qu’il ne croyait pas en Dieu que le bon Dieu, lui, ne croyait pas en lui.

il fallait des circonstances exceptionnelles pour qu’on laisse Marcel tenter l’aventure, et la seconde guerre mondiale fut sa chance. comme beaucoup d’autres, marcel dans cette époque bénie put réaliser enfin son fantasme. a Evreux, le ravitaillement devint vite difficile pour les petites gens.

le curé apprit à Marcel à faire du vélo, pour qu’il puisse aller chercher des topinambours. le Marcel, il était tout bien content sur son vélo, ce qui l’emmerdait, c’était la remorque qu’il devait tirer. le curé et ses parents aussi étaient bien contents. le gamin développait des mollets de breton, et ramenait de plus en plus de victuailles. le curé les vendait à ses ouailles et partageait les bénéfices à son avantage avec les parents du neuneu.

mais tout a une fin, et à la libération, ce petit commerce périclita assez vite. on allait trouver un autre usage aux jambes de Marcel. la vie normale reprenait son cours et les premières courses cyclistes s’organisaient déjà. le curé l’inscrivit à une course et Marcel la gagna. le prix était un vélo américain flambant neuf. en six mois il en remporta trois autres. avec ces victoires, d’autres que le bon Dieu se penchèrent sur lui. un propriétaire d’équipe d’abord, qui l’engagea pour épauler son futur champion breton qui roulait toujours seul vers l’arrivée. et puis la trop belle Arlette.

elle avait vingt-six ans et elle n’était pas normande. non, Arlette était lyonnaise, et ça se voyait tout de suite qu’elle était de la ville. c’était la grande classe débarquée dans l’étable. elle racontait qu’elle avait été infirmière dans un hôpital pendant l’occupation.

infirmière elle l’était bien, mais à la Kommandantur où elle officiait en tant que surveillante des tortures. son rôle était que les prisonniers ne meurent pas trop vite et qu’ils puissent parler. a la libération, il lui avait fallu teindre ses cheveux pour ne pas se faire tondre, et quitter la ville pour ne pas s’y faire fusiller. elle s’était forgée de solides relations dans les fêtes que ne manquait pas d’organiser la SS, et c’est un ami évêque qui l’envoya à Evreux chez un camarade curé. elle avait besoin de se faire oublier, de changer d’identité : le mariage avec Marcel fut une formalité.

peu intéressé par la chose, le Marcel ne fit aucune difficulté à faire chambre à part dès la nuit de noce. a la Kommandantur, Arlette avait affiné ses goûts en matière de sexe, et si elle ne supportait plus qu’un homme la touche, elle aimait les soumettre, quelle qu’en soit la manière. en cela Marcel était prometteur.

et Désirée dans tout ça…

Désirée donc, lavée vite fait, langée de blanc, dormait dans un berceau réservé aux nouveaux nés dans l’orphelinat d’Evreux. autour d’elle s’affairaient les infirmières. le cas de la petite excitait leur curiosité. faut dire qu’on n’avait jamais encore vu ça par ici. et si certaines s’inquiétaient de l’anatomie de la petite noiraude, regrettant que ce ne fut un garçon, d’autres pariaient sur ses capacités intellectuelles, qu’on n’imaginait pas plus élevées que celles d’un singe. le directeur vint lui-même constater la pigmentation de sa nouvelle résidente. ayant été médecin dans les colonies, il avait bien sûr côtoyé beaucoup d’hommes de couleur, et, bon chrétien, mais charitable quand même, au bénéfice du doute leur avait octroyé son amitié.

ainsi il sut rassurer les infirmières, leur démontrant lui-même en la changeant que mise à part sa couleur, elle n’était pas différente d’un bébé blanc. Désirée, bien sûr, dès le début de la manipulation, se mit à brailler, et il put aussi lui donner le biberon, ce qui finit de dissiper toute crainte.

elle devint vite le centre des conversations de tout l’orphelinat, et chacun trouva un moyen de passer au moins une fois devant son berceau. bien sûr certains ne pouvaient s’empêcher de s’étonner devant ce petit être plus proche d’une guenon sans poil que d’une petite fille, mais dans l’ensemble tout le monde la trouvait amusante. en trois mois, elle devint la mascotte de l’orphelinat.

cela aurait pu durer bien sûr, si le bon Dieu n’avait eu l’imagination fertile. et l’orphelinat reçut la visite de Mr et Mme Marcel Mordec.

 

Arlette avait réussi à se fondre dans la masse. elle s’était mariée avec un cycliste souvent parti en course, ce qui lui donnait un certain statut social. avec l’aide du curé, elle passa vite pour une jeune grenouille au sein de la paroisse, et fut prise en main par quelques vieilles âmes charitables du quartier. quand on lui demandait avec insistance quand elle se déciderait à donner un enfant à son homme, elle répondait sur le ton de la confidence qu’elle était stérile après avoir été torturée par les allemands. sa compassion finit par suinter de partout autour d’elle, il lui fallait capitaliser cette manne : l’adoption paraissait la touche finale à son personnage de sainte.

il ne fut pas nécessaire de convaincre Marcel. depuis le début de son mariage, il s’était bien habitué à sa vie domestique. bien sûr il faisait de menus travaux, comme la vaisselle, la lessive, le ménage, les repas. il préparait toujours un repas pour sa femme, qu’elle mangeait seule dans le salon en lisant l’évangile, puis pour lui, invariablement, se faisait cuire une tranche de mou qu’il accompagnait de légumes abîmés qu’il n’avait pas le droit de servir à Arlette. il ne parlait jamais à Arlette, car il n’en avait pas le droit, et d’elle ne recevait que des ordres.

evidemment, il n’avait jamais pensé à se plaindre, et le curé lui avait bien fait la leçon, lui expliquant qu’un bon mari devait toujours obéir à sa femme.

de toute façon il avait toujours obéi, et c’est pour ça qu’on l’aimait. au sein de l’équipe, il ne discutait jamais non plus, et avalait tout ce que lui donnait le médecin.  

le jour où Arlette lui dit de s’habiller pour aller adopter un enfant, il s’habilla.

Arlette avait été recommandée auprès du directeur par l’évêque d’Evreux, à qui le curé l’avait lui-même présentée.

il leur fit visiter son établissement. Arlette voulait un enfant le plus jeune possible ; il l’emmena à la pouponnière.

elle passa devant les sept ou huit poupons roses qu’on lui présentait, et ne pouvait que constater son manque d’instinct maternel. dégoûtée par les monstres, elle s’imaginait la tâche ingrate qu’allait être l’éducation d’un enfant, même secondée par Marcel, et elle passait de l’un à l’autre sans savoir lequel choisir. le directeur, se méprenant sur son hésitation, allait intervenir pour lui proposer d’aller voir dans un autre hospice, mais le bon Dieu fut plus rapide.

persuadé que personne ne voudrait jamais adopter la négresse, le directeur la faisait toujours enlever de la pouponnière lors des visites extérieures.

ce jour-là, l’infirmière qui la gardait avait oublié son hochet et revint le chercher en courant, tenant Désirée hurlante à bout de bras.

dans l’esprit brumeux d’Arlette, le plan devint limpide. La petite négresse, c’était le beurre et l’argent du beurre. plus charitable, tu meurs, et ses accointances passées devenaient insoupçonnables.

il en fut décidé ainsi, et Désirée devint : Désirée Marie France Mordec.

c’était un dimanche, et le bon Dieu se dit qu’il en avait beaucoup fait pour un jour de repos.            

3


les années passèrent vite.

surtout pour Marcel, bien que le pauvre ne s’en rendait pas vraiment compte. les yeux rivés sur son champion, ( ou plutôt sur le fion de Louison, ce qui n’éveillait rien en lui, pas plus que le fion d’Arlette, ni aucun autre fion d’ailleurs, car Marcel n’était pas fionniste), les yeux rivés sur son champion donc, l’idiot était heureux.

c’est qu’on s’occupait bien de lui au sein de l’équipe. un bon cuistot, un bon médecin, un bon champion, que demander de plus au bon Dieu ? on surveillait sa ligne et on s’occupait de son cœur. celui de Marcel encaissait bien. le médecin belge avait une filière en Allemagne. il faisait venir des amphétamines fabriquées dans les mêmes usines qui fournissaient moins de dix ans plus tôt les troupes d’élite du troisième Reich, gage de qualité s’il en est.

Marcel enchaînait les courses, se reposait dans des hôtels, prenait ses vacances dans des cliniques en Suisse. Marcel était reconnaissant de tant d’attention. faut dire qu’il n’était pas traité à la même enseigne le peu de fois qu’il séjournait à la maison.

car bien sûr Arlette avait acheté une maison. elle renégociait elle-même, et systématiquement à la hausse, le salaire de son mari, qui était versé directement sur son compte. elle était intraitable quand il s’agissait d’affaires, et Marcel touchait à son insu le deuxième meilleur salaire de l’équipe. intraitable, elle l’était aussi quand il s’agissait de négocier ses talents. incroyable le nombre de soumis qu’elle avait à sa botte, elle refusait du monde. rien que des bourgeois, des notables, des curés. a croire que le machisme est un vice de pauvre, de prolo, d’analphabète. y’a bien que le bon Dieu qui ne s’en étonnait pas, lui dont le fils pédé avait fini crucifié par des surhommes en sandales.

fidèle à l’enseignement du Christ qui tendait toujours l’autre joue, les fidèles paroissiens prenaient rendez-vous à la messe, et venaient tendre les deux fesses en même temps chez maîtresse Arlette. elle exerçait dans un cabinet situé rue Victor Hugo, la nuit uniquement, après le départ des trois médecins avec qui elle partageait la maison. Ce cabinet, elle l’avait bien sûr acheté aussi.

toute sa journée, elle la consacrait à sa fille. bien qu’elle ne soit pas devenue soudainement bonne mère, elle s’amusait à éduquer Désirée comme si c’était une enfant normale. pour elle, cela signifiait, comme une enfant blanche, bien sûr. ainsi, jamais elle ne dit à Désirée sa différence, et il était interdit au Marcel et à Leonide, dont nous parlerons plus tard, de lui dire quoique ce soit à ce sujet.

dès l’âge de deux ans, Désirée apprit tous les chants chantés à l’église, disait bonjour bien poliment à tous ces gens qui la regardaient comme une verrue et obéissait à sa mère, puisqu’il faut nous résigner à l’appeler comme ça.

bizarrement, les penchants sadiques d’Arlette ne trouvaient pas d’exutoire en Désirée. au contraire elle couvrait sa fille de cadeaux et cédait à tous ses caprices. honneur suprême, la gamine fut autorisée à prendre ses repas avec sa mère. auparavant c’était Leonide qui préparait et faisait manger Désirée. dorénavant elle servait la mère et la fille à table.

puisqu’Arlette s’était débarrassée de Marcel, il lui fallut embaucher une bonne pour s’occuper de la maison et veiller Désirée la nuit. le curé lui présenta Léonide, gentille fermière de dix-sept ans qu’il hébergeait lui-même depuis six mois. la petite, lui dit-il, avait été violée par son père et son grand-père durant toute son enfance et adolescence, et battue par sa mère jalouse des attentions qu’on n’avait plus pour elle. elle n’était pas très intelligente et bien trop soumise pour faire une bonne bonne de curé, mais pour maîtresse Arlette, elle était parfaite. elle acceptait toutes les tâches et punitions ordonnées par sa maîtresse. elle avait une chambre au grenier, et un lit dans la chambre de Désirée pour y dormir quand Arlette n’était pas là.

Arlette apprit très vite à Désirée à mépriser Leonide et, les enfants étant ce qu’ils sont, c'est-à-dire égoïstes et méchants, la noiraude traita la plouc comme une esclave. et la plouc obéissait comme elle avait toujours obéi.

ainsi passaient les années.

Désirée montrant de véritables dispositions intellectuelles, sa mère lui fit apprendre à lire dès l’âge de quatre ans, et à l’âge de six ans elle entrait en CE2 en école privée catholique. elle qui n’avait pour ainsi dire jamais quitté son royaume, ce fut forcément une épreuve difficile. surtout qu’elle focalisa sur elle toute la haine de la cour d’école.

dès le premier jour dans la cour, aux cris de « Ah la négresse », cernée par une quinzaine de futurs maîtres du monde, elle subit une raclée digne des meilleurs pogos. sermonnés par l’abbé, le mot fut définitivement banni de l’école, et Désirée ne l’entendit plus qu’à voix basse. sa mère lui dit de ne pas s’en faire, qu’elle n’était pas différente, que les autres étaient jaloux d’elle car elle était la plus belle et la plus intelligente, et que le mot négresse ne voulait rien dire.

la gamine forcément accepta ces explications, et sure d’elle, dès le lendemain toisa la cour de son mépris. en face, les hooligans avaient été punis et, n’appréciant que peu les coups de ceinture de l’abbé, s’étaient résolus à ne plus l’attaquer. du moins physiquement. ils décrétèrent un embargo. Personne n’avait le droit de lui parler, encore moins de jouer avec elle.

ça aurait pu durer longtemps, mais ça ne dura que trois mois. un mois de plus et Désirée aurait craqué. tous les jours elle passait de reine à pestiférée entre chez elle et l’école. sa mère avait beau la rassurer du mieux qu’elle pouvait, Désirée commençait à douter. du bon Dieu d’abord car malgré ses prières elle ne voyait rien venir pour améliorer sa situation. de sa mère ensuite : elle commençait à se demander si elle ne lui mentait pas. d’elle-même enfin. était-elle si belle ? intelligente, ça c’était sûr car elle était la première de sa classe, ce dont elle était très fière car cela prouvait sa supériorité dont elle avait un sens aigu. mais belle ? a part sa mère, qui lui disait qu’elle était belle ? personne. à l’école on lui disait souvent qu’elle était moche. en fait on le disait d’elle, suffisamment fort pour qu’elle l’entende. elle en entendait d’autres. et à tort ou à raison elle les confondait. ainsi moche devint synonyme de laide, sale, négresse.

le bon Dieu dans sa grande mansuétude la prit en pitié. Il lui fallait une amie.

alors en fin d’automne il arriva que la petite Marion qui était dans la même classe que Désirée fut atteinte d’une crise de gastro-entérite en pleine classe. elle vomit, pissa et chia bien liquide en un seul mouvement. bien sûr, il y eut ceux atteints par la gerbe, mais l’odeur atteint tout le monde, la salle fut évacuée, non sans que certains se mettent à vomir aussi.

dès le lendemain l’embargo mis en place contre Désirée fut élargi à Marion qu’on n’appela plus dorénavant que la chiasse. la négresse allait enfin avoir une amie.

 

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Lundi 21 mai 2007 1 21 /05 /2007 15:54
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la chiasse donc.

ses parents étaient boulangers. ils s'étaient rencontrés à la libération et dans l'euphorie générale s'étaient mariés la semaine suivante.

lui avait échappé au STO parce que son père fournissait la kommandantur en croissants et elle avait échappé au viol en offrant son joli pucelage à un beau fritz aux yeux bleus.

il racontait à qui voulait l'entendre qu'il avait aussi livré du pain à la résistance, tentative vaine et pathétique de se constituer une aura de héros. devant le manque d'enthousiasme de ²ses interlocuteurs, il en rajoutait et un jour donc il livrait du pain au maquis normand, un autre il participait à l'attaque d'un train, le suivant il était carrément le dernier survivant d'une troupe de maquisards. personne ne le croyait évidemment à part sa fille bien sûr, et tout le monde se foutait de sa gueule le bon Dieu en tête et la boulangère en queue. le boulanger ne croyait pas à ses mensonges mais il se sentait obligé de les faire, tellement il avait honte de n'avoir rien fait.

la boulangère elle par contre savait mentir. pour elle c'était une nécessité pour couvrir ses obligations extraconjugales, car le boulanger non content d'avoir une petite bite s'était vite retrouvé incapable de suivre la cadence de sa femme, abruti qu'il était par le pétrin.
d-C3-A9sir-C3-A9e-4-copy.jpg elle avait gardé de ses expériences sous le joug germanique un goût immodéré pour la chose et comme il se doit le boulanger était cocu. pour son mari et sa fille elle était une sainte qui un soir faisait le ménage d'une petite vieille, un autre avait une réunion de grenouille, le suivant vendait des calendriers pour l'orphelinat. a ce jeu-là les boulangers ne passaient pas beaucoup de temps ensemble dans leur lit d'amour. le boulanger croyait lui par contre aux mensonges de sa femme et était bien le seul à part le boucher à ne pas voir que sa fille ressemblait chaque jour un peu plus à la fille du boucher. la bouchère et la boulangère étaient très amies et fréquentaient la même paroisse. le bon Dieu les avait à la bonne parce qu'elles l'étaient, et leur avait facilité la tâche en leur trouvant des maris aveugles. elles s'en réjouissaient et ne cessaient de louer le seigneur pour sa bonté. c'était bien mal connaître le vieux salop dont les plans sont toujours bien vicieux.

vu de l'extérieur, la vie de la famille Duchemin semblait bien glauque. Vue de l'intérieur, et pour mieux dire de l'intérieur parfois tourmenté de Marion, elle semblait merveilleuse.

pensez donc un papa héros de la résistance et une maman touchée par la grâce. car elle y croyait dur comme fer la petite chiasse aux bobards de ses parents. elle les répétait et racontait les siens. Ses premiers mots furent : " c'est pas moi " et non pas " n'a fais caca " comme on aurait pu s'y attendre. le problème c'était qu'elle était devenue une mythomane de génie dès l'âge de cinq ans. elle aurait eu besoin qu'un psychiatre se penche sur son cas, car c'était un cas d'école, mais de psychiatre dans l'Evreux d'après guerre y'en avait keud. Il faut dire à ce sujet que le bon Dieu leur menait une lutte acharnée parfois même avec fureur et qu'à cette époque, il avait bien failli l'emporter, mais ça n'avait rien à voir avec Marion.

d--sir--e.jpg au premier jour, Désirée n'était pas forcément ravie à l'idée de parler à Marion. Pour elle aussi ce n'était qu'une petite chiasse. mais puisque Marion lui adressait la parole elle pouvait daigner lui répondre. et puis c'était quand même agréable de ne plus être seule dans la cour, et elle était prête à accepter quelques petits désagréments en échange d'une amie. car en plus d'être mythomane Marion avait tendance à se répandre de manière imprévisible et de préférence en public comme on l'a vu plus haut. Le médecin de famille n'y comprenait rien et l'envoyait voir toutes sortes de spécialistes qui testaient sur elle toutes sortes de traitements qui lui faisaient toutes sortes d'effets secondaires : des pustules au teint verdâtre rien ne lui était épargné. sauf bien sûr la guérison.

la première question que posa Marion à Désirée fut : " pourquoi t'es noire ? ". Désirée lui répondit : " je ne suis pas noire idiote ! " et comme Marion n'était pas idiote, à partir de ce jour, pour elle Désirée n'était plus noire ni aucun noir d'ailleurs.

ce fut le début d'une collaboration fructueuse entre les deux petites merdeuses. au plus grand dam d'Arlette. car la lyonnaise était issue de la petite bourgeoisie et voyait d'un très mauvais œil sa fille chérie faire commerce avec la fille de vulgaires charcutiers… enfin boulangers mais c'est pareil. " de la piétaille, de la chair à canon ", s'exclamait-elle en giflant Léonide qui n'y était pour rien la pauvre mais qui morflait sans broncher. c'était bien tout ce qu'on lui demandait.

les filles se mirent à passer toutes leurs récréations ensemble et ne tardèrent pas à se visiter l'une l'autre. Désirée se rendait bien compte des soucis mentaux de sa camarade mais s'inquiétait bien plus de ses soucis gastriques. faut-il compter l'épandage dont se rendit coupable le petit monstre, sur le tapis persan du salon d'Arlette, d'un mélange nettement nauséabond ? le bon Dieu lui-même détourna le regard et réprima un hoquet. Arlette se réprima in extremis de crucifier l'enfant sale et descendit Léonide dans la cave pour une séance inopinée de tabassage guantanamotesque. puis la renvoya nettoyer le salon où même la table en merisier était attaquée par les sucs gastriques. Léonide ne put récupérer le tapis qui finit taillé en morceaux pour couvrir le sol de la chambre de Marcel.

Désirée indiqua la salle d'eau à son amie puisque elle-même s'était résignée à l'appeler comme ça, et lui prêta quelques vêtements. a partir de ce jour Marion n'eut plus le droit de pénétrer dans le salon Mordec.

deux années passèrent ainsi sans grand événement notable. l'ennui semblait presque poindre quand le, bon Dieu eut la sublime idée de s'incarner en chamois. d'un bond il franchit la route qui serpentait sur un col vertigineux, au nez et à la barbe de Marcel qui ne ménageant pas son effort ne le vit qu'au dernier moment. la chute fut silencieuse et l'atterrissage se fit en douceur sur un bloc de granit. l'innocent se fracassa les deux jambes un bras et quelques côtes sans compter trois fractures du crâne. il mit six mois à s'en remettre. le vélo pour lui c'était fini. il rentrait à Evreux City Beach, ses primes d'assurance déjà sur le compte d'Arlette. cette dernière n'était pas des plus réjouies à l'idée de revoir débarquer le neuneu à la maison. mais elle n'avait pas le choix. et maintenant c'était à elle de remplir le frigidaire. elle décida de se diversifier, d'embaucher du personnel, de monter un bordel. avec la vente de son cabinet et les assurances de Marcel elle acheta un petit manoir sur les bords de l'Eure. l'affaire devint vite florissante. Les clients affluaient de jour comme de nuit semaine et week-end. on parlait d'elle jusque dans les couloirs de l'assemblée nationale et elle ne tarda pas à recevoir des ministres.

il va sans dire que Marcel et Désirée étaient restés à Evreux où Léonide veillait à tenir la maison. elle emmenait Désirée à l'école et préparait les repas. Arlette ne venait à Evreux que le jeudi où elle passait l'après-midi avec sa fille. elle prétendait travailler comme secrétaire pour l'archevêque de Paris, ce qui n'était qu'un demi mensonge et expliquait ainsi son manque de temps pour sa famille.

pendant ce temps, Marcel se mit à bricoler des vélos dans sa cave. sa chute l'avait rendu étrange. il était devenu capable de penser, et apprit très vite à souder. il fabriquait des cadres et en faisait des vélos tout à fait honorables. des vélos de course mais aussi des vélos de ville, pour homme et pour femme.

très vite le bruit se répandit dans Evreux que les vélos Mordec étaient de très bonne qualité et aidé de son curé toujours fidèle, marcel ouvrit une petite boutique. comme l'argent rentrait, Marcel pouvait s'offrir quelques petits extras. il avait pour Désirée beaucoup de tendresse, et Désirée privée de sa mère se raccrochant à ce qui lui restait acceptait les cadeaux de son père.

un jour qu'il l'emmena en ville ils furent accostés par deux GIs américains.

Leeroy et Archibald venaient du Mississipi, pour eux l'occupation de la France par l'armée américaine, c'était un vrai bonheur. si sur la base la ségrégation était la même que chez eux, dès qu'ils sortaient en ville une nouvelle vie les attendait. ils pouvaient rentrer dans les bars, aller au cinéma et même draguer les françaises malgré le fait qu'elles soient blanches. les français les traitaient en américains et non en nègres, enfin moins souvent qu'en territoire klanique, et les françaises se révélaient très curieuses. Leeroy et Archibald adoraient vivre ici pourtant quand ils croisèrent Désirée, une sorte de mal du pays les attrapa. elle avait sept ans et cela faisait largement aussi longtemps qu'ils n'avaient pas vu une petite sœur.

leeroyz.jpg

ils invitèrent Marcel et Désirée à venir manger une glace. Leeroy prit Désirée dans ses bras et ils entrèrent dans un salon de thé. pendant que la gamine dévorait sa Dame blanche, les deux bamboulas harcelèrent le pauvre Marcel de questions sur sa fille et le pauvre ne put que révéler la vérité. pour Désirée que cette rencontre troublait déjà, ce fut un choc. elle était vraiment noire. et ses parents n'étaient pas ses parents. le bon Dieu se rapprocha toute affaire cessante. Désirée était partagée entre rage et désespoir. elle en voulait à sa mère plus qu'à son père, elle aurait voulu la tuer, la piétiner, la crucifier.

en même temps elle était dégoûtée. Elle trouvait les deux nègres en face d'elle très laids, et elle avait pu constater dans les bras de Leeroy qu'ils puaient. la sensation d'être moche et sale l'envahissait et elle ne put s'empêcher d'envoyer valser sa glace et de se mettre à pleurer. C'est sûr c'était la faute de sa mère et sa haine monter mais sa ne calmer pas son désespoir. Marcel s'excusa et ramena le petit bonobo dans son arbre. conscient qu'il y avait un problème mais étant incapable de la comprendre il ne put que la coucher et la veiller. elle n'alla pas à l'école pendant trois jours et le jeudi suivant arriva Arlette.

Léonide eut à peine le temps de lui dire que Désirée était malade qu'elle se rua dans sa chambre. on entendit Désirée hurler à sa mère qu'elle lui avait menti et qu'elle ne voulait plus jamais la voir. Arlette était tétanisée. personne ne lui avait jamais crié dessus. incapable de répondre elle ne put que fuir non sans se cogner dans l'angle de la commode. elle monta dans sa voiture en boitant et repartit en trombe en direction de Jouy sur Eure. mais son état nerveux n'était pas indiqué pour conduire. il aurait mieux valu que sa voiture ne démarre pas : le bon Dieu dans son immense lâcheté fut bien incapable d'empêcher le drame d'arriver. et c'est ainsi qu'elle termina sa route contre un platane à quatre-vingt kilomètres heure. elle n'est pas morte tout de suite, non, elle mit plusieurs heures à mourir, devant des secours qui ne pouvaient rien faire tant la voiture était déformée. Arlette était coincée dans un cercueil de métal. sa souffrance était intolérable. elle sentait que chacun de ses os était cassé ou broyé. c'était une grande journée pour elle. le bon Dieu en personne vint assister à sa lente agonie et finit par l'achever tant le spectacle d'Arlette faisant des bulles finit par le déprimer. sa besogne accomplie il se retira, laissant les ténèbres envahir la plaine.

By Poum.

(pour ceux qui souhaiterais lire le début : http://www.krashwar.org/article-4054395.html)

Par Klub des Krasheurs - Publié dans : POUM
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