Il était une fois un chamelier qui avait trois fils. L’aîné n’avait pas son pareil pour manier l’épée et tirer à l’arc. De sa haute taille et sa voix forte, il menait une petite escouade des jeunes gens qui escortaient les voyageurs sur les routes aux alentours du caravansérail. Le second était un marchand habile connaissant les prix des étoffes, des épices et des huiles. Il connaissait tous les marchands des souks de la province. Le plus jeune des fils était musicien. Il jouait de la guitare, chantait des chansons. Hors de cela il n’était bon à rien.
Un jour que les trois frères étaient absents, qui à la chasse dans le nord, qui au souk au sud et le dernier on ne sait où, peut-être à l’ouest, un jour un rétameur, ami de longue date du chamelier, son compagnon d’arme et de voyage, vint demander son hospitalité et lui acheter quelques denrées. Il tenait la longe d’un chameau, et sur ce chameau il y avait sa fille, vêtue de la vaste robe des nomades et d’une coiffe qui lui protégeaient le corps et le visage des vents de sable. Le chamelier leur ouvrit sa demeure, prit dans son entrepôt du sud quelques aliments que venait acquérir le marchand et ils en chargèrent le chameau qui fut parqué dans l’enclos, au nord. Il leur servit à boire et à se restaurer, ainsi qu’au chameau.
Quand le chamelier et ses invités se furent restaurés, La jeune fille partit aux bains, à l’ouest. Le chamelier servit le thé et pria son hôte de le faire profiter de ses conseil.
" Tu es un homme avisé, généreux chamelier. Qu’attends-tu du conseil d’un pauvre rétameur ?
-Ce n’est pas tant pour moi qui suis au crépuscule de ma vie qu’à mes trois fils qui sont à l’aube de la leur que je sollicite ton conseil. Il leur faut à chacun trouver leur destin et moi leur père je dois maintenant leur offrir ce qui permettra de le poursuivre. Mon plus grand bien est ce troupeau de dix-sept chameau, mais comment le partager avec équité entre mes trois fils ? Ils divisent mon cœur en trois parts égales, mais on ne peut faire de même avec dix-sept chameaux.
-Mon cœur appartient tout entier à ma fille qui lors de son mariage que je lui souhaite proche aura pour dot tous mes biens, c’est à dire mon vieux chameau. Quant à toi, donne à chacun de tes fils à dimension de son mérite et de son ambition. Je te promets qu’aucun ne se sentira lésé.
-Mais comment faire, ami rétameur ? Beaucoup de frères soudés se sont affrontés pour des questions d’héritage, et mes fils ont des caractères si dissemblables... Ces situations réveillent toutes les rancunes. On en a vu s’entretuer pour bien moins qu’un chameau.
-Cette fois c’est un chameau qui leur évitera l’affrontement. Et voici comment… "
Quand le rétameur eut exposé son plan et que sa fille fut rentré du bain, tous deux se retirèrent dans leurs chambres, de très bonne heure. Le fils aîné revint peu après, du nord. Sa chasse avait été fructueuse, il offrit neuf poules de Numidie à son père et l’embrassa.
" Merci mon fils, prends cette coupe de vin et assieds toi près de moi. Parlons maintenant. Je me fais vieux et c’est maintenant à toi et à tes frères de porter l’honneur de notre nom. Tu es arrivé à l’âge d’homme. Quel homme seras-tu ?
-Père, je place l’honneur plus haut que tout et je veux offrir mon épée au roi, châtier ses ennemis, protéger et agrandir notre terre.
-Tu es plein de noblesse, mon fils, et puisque tu veux apporter honneur et gloire à notre nom, tu auras la moitié de mon troupeau.
-Tu as dix-sept chameaux, mon père. Comme on ne peut diviser ce nombre en deux, nous en sacrifierons un à Dieu.
-Tu es croyant, mon fils. Gagne maintenant ta chambre, le partage aura lieu demain. "
Le second fils arriva au crépuscule. Il revenait du souk, au sud, où il avait acheté avec l’argent de son père un mouton bien gras. Il remit la bête au vieux chamelier et l’embrassa.
" Merci, mon fils. Sers-toi un verre d’eau et trouve une chaise. Parlons, maintenant. Je me fais vieux et c’est maintenant à toi et à tes frères de faire prospérer notre nom. Te voici à l’âge d’homme. Quel homme seras-tu ?
-Père, par de menues transactions et des échanges avisés j’ai réunis une beau capital d’étoffes et d’épices. Je compte commercer avec le Maghreb et l’Iran, faire fructifier mes marchandise et devenir riche, de voyage en voyage.
-Tu es avisé, mon fils, et puisque tu veux apporter la fortune à notre nom, tu auras le tiers de mon troupeau.
-Tu as dix-sept chameaux, mon père. Comme on ne peut diviser ce nombre en trois il faudra en vendre deux pour que le partage soit le plus profitable.
-Tu es prévoyant, mon fils. Gagne maintenant ta chambre, le partage aura lieu demain. "
Il faisait nuit noire quand de l’ouest arriva le troisième fils. Il n’apportait que son sourire et embrassa son père.
" Merci, mon fils, de regagner le foyer avant le lever du jour, dit-il avec ironie. Tiens-toi droit et écoute moi. Je me fais vieux et c’est maintenant à toi et à tes frères de faire prospérer notre nom. Tu atteindra bientôt l’âge d’homme. Quel homme seras-tu ?
-Je n’en sais rien, père. J’aspire au bonheur, peut-être à trouver l’amour.
-Sot ! Tes frères recherchent la gloire et la fortune. Ce sont là les voies qui conduisent au respect de leurs semblables et à l’admiration des femmes. Tu n’auras que le neuvième de mon troupeau, car je ne peux laisser mon fils indigent.
-Tu a dix-sept chameaux, mon père. Et un neuvième de cela me suffit. On ne peut jamais poser son derrière sur plus d’une monture.
- Tu es insolent, mon fils. Gagne maintenant ta chambre, le partage aura lieu demain. "
Il plut sur le désert cette nuit-là. La nature prit une vigueur magique. Quelques heures suffirent pour que les routes se bordent de plantes grasses et feuillues. Des colonies de fourmis se réveillèrent après des mois de torpeur. On dit aussi que les amours des femmes et des hommes sont plus fertiles par ces nuits miraculeuses, et qu’il en naît des jumeaux, des triplés.
Lorsque la pluie s’arrêta, Deux heures avant le lever du soleil, une ombre ouvrit l’enclos du caravansérail et en sortit avec un chameau lourdement chargé. L’ombre retroussa sa robe de nomade, enfourcha le chameau baraqué et partit vers le levant, après avoir rajusté sa coiffe protectrice.
Au lever du jour, le chamelier et son ami rétameur se placèrent dans la pièce principale et attendirent les trois fils.
L’aîné se présenta le premier.
" Salamaleikum, vieil homme. Bonjour, mon père, vous semblez bien grave, ce matin.
-C’est que j’ai quelque chose de grave à vous dire. Vois-tu, mon fils… Oh, et il suffit ! J’ai passé presque vingt ans à dire chaque chose trois fois, à toi et à chacun de tes frères. Me voici à un âge avance et je me lasse de tout répéter. Je ne parlerai que quand vous serez tous trois face à moi. "
Le chamelier resta près d’une heure dans un silence boudeur, et son second fils arriva.
" Samamaleikum, vieil homme. Bonjour mon père, vous…
-Stop ! l’interrompit le chamelier. J’en ai assez d’entendre trois fois les salamaleks, et assez d’attendre votre jeune frère. Allez le sortir du lit. "
Les deux aînés furent prompts à gagner la chambre de le frère et à le faire se lever brutalement. Ils rejoignirent le rétameur et leur père, satisfait.
"Mes fils : comme je l’ai dit à chacun d’entre vous hier soir, je veux me retirer et hâter votre établissement à chacun. Pour cela je veux donner à chacun les moyens de ses ambitions en partageant mon troupeau de chameaux. Je souhaite également que mon amitié très ancienne avec le rétameur ici présent soit scellé. Il a une fille de votre âge, et quoi de plus beau qu’un mariage pour unir nos familles ? Cependant, mon ami ne peut donner sa fille au premier venu, et quoi que vos mérites soit difficilement contestables (il toussota en jetant un coup d’œil à son plus jeune fils), il vous faudra faire la preuve de votre sagacité. Pour cela, c’est simple : retrouvez son chameau. Celui qui pourra le reconnaître au grand marché de Nadjaf épousera la fille du rétameur. Trois chameaux sont harnachés à votre usage dans l’enclos. Allez, mes fils, nous nous retrouverons là-bas, où je me rends avec mon ami, pour partager votre héritage et préparer la noce. Le rendez-vous est à l’auberge du Croissant céleste. Attends une minute, toi, dit-il en retenant le plus jeune par la manche, tandis que déjà ses frères s’élançaient vers la sortie. Veux-tu te débarbouiller et t’habiller décemment… "
Déjà, le fils aîné qui avait couru vers l’enclos enfourchait sans qu’il se fut baraqué le chameau harnaché aux pattes les plus longues et allait s’élancer sur la route de Nadjaf quand il remarqua des empreintes dans le sol laissé meuble par la pluie de la nuit.
" Tiens-tiens… "
Il prit la route à bon train, mais en prenant garde de chevaucher de manière à brouiller la piste du chameau recherché.
" Les affaires avant tout ! se dit le second fils en chargeant le second chameau harnaché, un vaisseau du désert au dos large et au pas régulier, de marchandises prises à l’entrepôt. Hier j’ai acquis bon marché des œufs et des poissons au souk. Ces marchandises sont périssables et je trouverai à les vendre au grand marché de Nadjaf. "
Il avait chargé sa monture et allait partir ver Nadjaf quand il vit une traînée de poudre à la sortie de l’enclos.
" tiens-tiens… "
Il prit la route à bon rythme, mais en s’arrangeant pour effacer la piste de la marchandise répandue.
Ce n ‘est que plus tard que le troisième fils put prendre la route de Nadjaf, sur le dernier chameau harnaché, une femelle gourmande et cabocharde, qui rechignait à avancer et tirait sa bride pour happer les feuilles au bord de la route. Las de houspiller sa monture, le jeune homme en prit son parti et passa le temps en contemplant le paysage et en observant la route.
Le rétameur et le père chamelier prirent la route peu après. Ils menaient les quatorze chameaux restants, chargés de marchandises, mais aussi du mouton fraîchement égorgés et des neufs poules de Numidie. Ils devisaient en cheminant :
" J’ai répété les propos que tu m’as dicté, rétameur, dit le chamelier. Mais je ne vois toujours pas comment partager mes dix-sept chameaux en deux, en trois ou en neuf. Je te fais confiance, mais on dit qu’il se vend des milliers e chameaux au marché de nadjaf.
-Douterais-tu de la perspicacité de tes fils ?
-Mon aîné est opiniâtre. Aucun doute qu’il trouvera le chameau et sera ton gendre. Mon puîné est habile et astucieux. Il pourrait bien me surprendre et épouser ta fille. Quant au troisième… Je ne nourris aucune illusion pour ce fainéant. Un musicien !
-Ne doute pas de tes fils, mon ami, dit le rétameur. Je sais que demain l’un d’eux épousera ma fille et cela me réjouis. Parlons plutôt de la noce, je compte servir le plat le plus merveilleux du monde. Un plat tel que l’on n’en trouve même pas à la table du sultan.
-Allons donc ! Toi, un pauvre artisan, tu servirais un repas plus somptueux que le grand sultan ?
-Si fait… "
Tandis qu’ils parlaient cuisine, le fils aîné était parvenu à Nadjaf et mettait à profit son indice pour trouver le chameau avant ses frères. Il questionnait les marchands :
" Posséderais-tu un chameau boiteux ?
-Noble guerrier, mes chameaux ont tous la patte ferme et le pas assuré, juges-en par toi même… "
De marchand en marchand, il posait la même question :
" Possèderais-tu un chameau boiteux ?
-Dieu m’en garde ! Mes chameaux sont tous de vaillants coursiers ! D’une traite et d’un pas décidé ils te conduiront à Tunis… "
Bien des chameaux se blessent et posent au sol une empreinte incomplète. Mais on ne les trouve pas sur les marchés, où les marchands habiles dissimulent les défauts des montures qu’ils vendent. Un chameau devient boiteux quand l’argent a changé de main, et a tout son aplomb avant cela. Le jeune homme plus habitué aux chasses et aux armes qu’aux astuces des maquignons fut bientôt découragé. Il demanda ensuite après un rétameur possesseur d’un chameau boiteux. Mais il ne trouva personne connaissant un tel homme. Il alla donc à l’auberge du croissant céleste où il se résigna à attendre en ruminant :
" J’ai échoué et je ne trouverai pas ce chameau. Mais est-ce si grave ? Je vois mal mes frère réussir là où j’ai failli. De toute façon, on juge un homme à sa monture et un enfant à son père. A chameau boiteux, fille contrefaite. Que m’importe d’épouser la fille d’un rétameur, quand la gloire des armes m’offrira le lit de princesses des pays conquis ? Foin du défi d’un artisan. J’offrirai un chameau de mon héritage pour avoir une sortie honorable et rester un homme libre. "
Le second fils arriva à Nadjaf avec une information d’un autre ordre.
" Trouvons qui vend de la farine de blé noir. " Et il questionna les marchand de la rue des greniers.
" Avez-vous de la farine de blé noir ?
-A profusion ! Je reviens de Mossoul en pays kurde où la récolte fut excellente ! Mes cinquante baudets sont revenus chargés de la farine la plus pure. "
Au marchand suivant :
" Avez-vous de la farine de blé noir ?
-A profusion ! Dans la vallée du fleuve Tigre on a engrangé énormément de sarrazin. J’en reviens avec mes bœufs chargés d’une farine sans aucun charançon. "
Au début de l’automne il ne faut pas chercher très loin pour trouver de la farine. Mais trouver un sac en particulier… Impossible. Il chercha donc un rétameur possédant un chameau. Mais des rétameurs, il y en a par dizaines dans une ville comme Nadjaf, où chacun a des ustensiles à réparer. Il gagna donc l’auberge du croissant céleste, mais se consolait en raisonnant ainsi :
" Je n’ai pas trouvé ce maudit chameau mais mes frères n’y parviendront pas non plus. Tant pis ! Cela aurait été une mésalliance. Une fille de rétameur, qui fait commerce de pauvre farine. Je compte bien épouser la fille d’un riche marchand, avec une vraie dot. Je dois cependant faire un geste pour ne pas perdre la face. Je cèderai ces œufs et ces poissons, que je n’ai pas eu le temps de vendre, et dont il n’y a pas grand chose à retirer. "
Il retrouva son frère à l’auberge et ensemble ils attendirent. Leur père et le rétameur arrivèrent bientôt.
" Alors, mes fils, lequel d’entre vous a retrouvé ce fameux chameau ?
-Mon, père, dit l’aîné, je ne l’ai pas retrouvé malgré mon talent de pisteur. J’ai suivi sa trace jusqu’à Nadjaf, mais personne n’a vu de chameau boiteux.
-Tu est observateur d’avoir vu qu’il était boiteux, dit malicieusement le rétameur. Que sais tu d’autre à son sujet ?
-Et bien…à vrai dire… "
Tandis que le jeune homme se creusait la tête, une voix s’éleva près de la porte.
" La bête n’y voit que de l’œil gauche et il lui manque l’une des deux dents de devant ! "
Toute la compagnie se retourna. C’était le dernier des fils qui se tenait dans l’entrée.
" C’est exact, dit le rétameur. Comment as-tu deviné ?
-Tandis que j’étais sur la route, le chameau que je montais glanait de droite et de gauche les feuilles de ses plante qui ont poussé cette nuit grâce à l’averse. Mais j’ai vu qu’avant son passage, et seulement du coté gauche de la route, certaines feuilles étaient déjà mangé d’une bien curieuse façon. Il restait sur chacune une petite bande régulière. J’en ai déduit que la bête qui les avait mangé était borgne de l’œil droit, et qu’il lui manquait une dent, puisqu’elle n’emportait pas toute la feuille. En voici une que j’ai cueillie. "
Et il posa la feuille sur la table. Le deuxième fils réagit le plus vite après l’étonnement que causait la découverte :
" Je l’avais moi aussi deviné !
-Et tu as donc trouvé le chameau ?
-L’important n’est pas le chameau, mais ce qu’il transporte. Or sa cargaison était de la farine de blé noir. Nadjaf croule sous la farine, et dans cette profusion il me fut impossible de trouver précisément ce petit chargement.
-Mon chameau transportait pourtant des choses plus rares, dit le rétameur.
-Ah bon ? Et bien…
-Il portait une jarre de miel et une jarre de beurre.(C’était encore le fils le plus jeune qui parlait. Comme on lui demandait de s’expliquer, il continua ainsi.) A la moitié du trajet, j’ai vu deux colonnes de fourmis qui cheminaient sur le bord de la route. Elle récoltaient une substance jaune. C’était quelques gouttes de miel qui avaient goutté de la jarre. Plus loin, c’était quelques oiseaux qui se chamaillaient autour une petite flaque graisseuse. Du beurre fondu !
-Je le savais, marmonna le fils marchand, mais sans grande conviction.
-Bravo, mon garçon, dit le rétameur. Mais as-tu retrouvé mon chameau ?
-Il n’a jamais été perdu, puisqu’il se trouve chez vous.
-Et tu as trouvé ma demeure ?
-Cela fut très simple. J’ai demandé à trois habitants de la ville qui avait la plus belle voix à Nadjaf. Il m’ont tous les trois répondu que c’était la fille du rétameur dont l’échoppe se trouvait à coté de l’auberge du Croissant Céleste… Hier soir alors que je marchais près des bains j’ai entendu un chant merveilleux qui s’élevait par la fenêtre. C’est d’elle dont j’étais en quête, et non d’un chameau qui blatère, qui n’était que son véhicule. "
Le rétameur éclata de rire :
" Mon garçon, si tu plais à ma fille, je t’accorde sa main. Tu es vraiment plein d’astuce. J’en ai moi aussi à revendre et je crois que l’heure est venu de partager le troupeau de votre père. Rendons nous dans mon pré avec le troupeau. "
Tous sortirent, mais le vieux chamelier retint un instant son jeune fils et lui dit à voix basse :
" Cette fenêtre des bains, il s’agit de celle près de laquelle pousse le figuier auquel on grimpe si facilement ?
-Mon père…
-Chenapan. Bah… L’un de mes fils cherche la gloire, l’autre l’argent, et le troisième l’amour. C’est ta quête qui était la plus difficile, après tout. Puisse-tu être heureux, mon fils. Allons voir comment mon ami peut partager dix-sept chameaux en deux, en trois et en neuf. "
Les chameaux furent aligné dans le pré. Le rétameur demanda d’abord à l’aîné d’en compter un sur deux. Il arriva au total de neuf. Le suivant en compta un sur trois et arriva à six. Le troisième en compta un sur neuf, pour un total de deux.
On laissa l’aîné choisir ses neuf bêtes. Il prit des coursier aux longues pattes fuselées. Le second choisit ensuite six animaux endurants au dos large. Le troisième prit deux petites chamelles.
" Neuf et six quinze, quinze et deux dix-sept. Et maintenant je peux reprendre mon bien, dit le rétameur, qui claqua la langue. Il restait un chameau dans le pré qui revint vers son maître en boitillant. Son œil gauche pétillait et il croqua de sa bouche édentée dans la carotte que lui tendait le vieil homme. Et oui ! Pour le temps du partage j’ai prêté à votre père un dix-huitième chameau, car on trouve plus vite les fractions dans dix-huit que dans dix-sept. "
Sa fille l’avait rejoint et n’avait d’yeux que pour le plus jeune des fils. Le chamelier regarda le rétameur d’un air entendu, et lui passa le bras sur l’épaule :
" Quelle sagesse dans ton calcul, mon ami. Puisque les regards de nos jeunes gens ne trompent pas, reparlons de ce repas de noce, que tu m’as promis royal.
-Oui, le plat le plus merveilleux du monde. Pour cela il faut dès maintenant fournir les cadeaux aux bientôt mariés.
-J’offre un chameau bien gras, dit le fils aîné.
-Je vends à vil prix…j’offre de bon cœur, voulais-je dire, une cargaison d’œufs et de poissons, dit le second.
-Et moi j’apporte un mouton et neuf poules de Numidie, dit leur père. Je ne vois pas ce que l’on peut préparer avec tout cela. "
On alla dormir, et tôt le lendemain on convia à la noce des dizaines d’habitants de Nadjaf et on alla quérir un Imam. Dans le même temps, d’intenses préparatifs avaient lieu à l’auberge du Croissant céleste. Après une belle cérémonie, Chacun s’installa à une longue et large table sur laquelle on fit amener par douze hommes robustes un immense plateau sur lequel reposait…
Un chameau
farci d’un mouton
farci de poules
farcies de poissons
farcis d’œufs.
… Et au dessert il y eut des gâteaux de blé noir, au beurre et au miel.
Au printemps suivant, les jeunes époux eurent des triplés.
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