(Le fleuve)
Le voile blanc reflua, par vagues nauséeuses. La fièvre ne tombait pas - peut-être jamais ne le ferait-elle - mais il pouvait à nouveau distinguer, en plissant les yeux, le quai crasseux où il avait dû s'asseoir. Les Hindis affectaient de ne pas le voir, mais évitaient soigneusement sa maigre carcasse d'occidental couverte de guenilles, le visage tanné crispé par la maladie, un buisson sale en guise de cheveux. Ses anciens maîtres, l'Eleveur de Poulets et les autres, ne l'auraient pas reconnu. Il se releva lentement. Quelques instants, la puanteur des bûchers funéraires avait fait place à une odeur de pourriture végétale, la lumière avait changé, et sur un fleuve différent de celui-ci, mais tout aussi large et boueux, lui était apparue une embarcation aux flancs piqués de rouille. La sensation de danger mortel provoquée par cette vision s'était matérialisée par l'apparition d'une nuée fuligineuse, abritant une volonté malveillante, qui semblait surprise de sa présence. Puis l'obscurité avait entièrement recouvert le bateau, et avait tordu de sombres vrilles en sa direction... Le souvenir provoqua un frisson le long de sa colonne et une nouvelle suée. Il avait quitté les montagnes depuis plusieurs semaines déjà, pourtant son esprit le transportait encore en d'autres endroits et d'autres temps plusieurs fois par jour, le laissant vidé, le corps douloureux pendant plusieurs heures. Etrangement, sa fièvre semblait le soutenir, et il était incapable de dire depuis combien de temps il n'avait pas vraiment dormi - les nuits n'étaient que brèves pertes de conscience et longues hallucinations ; il ne croyait pas comme les Vieux que ces voyages fantastiques étaient réels. Son corps semblait en tirer une énergie inépuisable, mais combien de temps encore son esprit tiendrait-il le coup? Il soupira : il ne devait pas oublier qu'il était déjà mort plusieurs fois, et qu'en fait - un pâle sourire découvrit ses dents à cette pensée - il n'était pas vraiment sûr d'être encore vivant.
(Cinquième jour)
L'indiscret capitaine du navire avait préféré se noyer avant que la Chose et ses Enfants ne se chargent de lui ; eux, il faisait semblant de ne pas les voir, il tenait encore à vivre aussi vieux que son oncle, et il devait se montrer aussi rusé. Il se contentait d'indiquer du bras les bons embranchements du fleuve et les bancs de sable au second, dont il ne voulait même pas connaître le nom ; il lui avait suffi de croiser le regard de l'homme pour y lire la peur et la mort, et il avait vite tourné la tête. Les autres hommes d'équipage avaient les mêmes yeux, les mêmes muscles tendus, et une efficacité dans les manœuvres étonnante, vu que chacun semblait sur le point de sauter par-dessus bord et s'enfoncer en hurlant dans la jungle. Ces costauds-là, ils avaient quand même traversé l'Atlantique entassés avec les Autres dans un sous-marin, évitant les navires ennemis pendant plusieurs semaines, et déjà, beaucoup auraient craqué à leur place. Joao n'arrivait pas bien à comprendre leur motivation profonde - il lui semblait que ces hommes étaient bien au-delà de la simple survie. En fait, ils donnaient l'impression de chevaucher leur peur, comme s'ils avaient volé les canassons de l'Apocalypse et fini par se convaincre d'être les Cavaliers et Leurs Légions Infernales En Personne... Bon, dans deux jours ils arriveraient à l'embarcadère de Matto, et ce porc aurait intérêt à être là avec ses hommes pour décharger les caisses rapidement et les transporter sur quelques kilomètres au cœur de la forêt. Après, il allait sûrement se remettre à pleuvoir et la piste serait inutilisable. Les Allemands cherchaient à atteindre l'Enfer? Ils y seraient bientôt. Pendant encore deux nuits il lui faudrait tenter de dormir, au moins en avoir l'air, en ignorant l'odeur atroce qui se dégageait de la cale, et les bruits, jusqu'à l'aube... Depuis qu'ils avaient embarqué, il n'entendait plus les cris des habitants de la jungle. Pas de toucans, pas de singes, et pas de poissons à pêcher non plus - ils devaient se contenter de fruits et de biscuits militaires. Il secoua la tête. Il faudrait que son oncle le paye bien, ce ne serait que justice.
(Pluie de grenouilles sur Bletchley Park)
La demeure ancestrale des Thuring n'était plus que cendres. Le pasteur avait pointé son doigt, et les bons paroissiens s'étaient mués en incendiaires pour sauver le comté, l'Eglise et l'Humanité des griffes de Satan. Ils avaient longtemps fermé les yeux (mais gardé les oreilles grandes ouvertes) sur les rumeurs de débauche à Bletchley Park ; ils avaient pris avec fatalisme les trois étés de sécheresse successive (du jamais vu dans cette partie de l'Angleterre), tué comme il se doit les bébés monstrueux (plus spectaculaires qu'à l'accoutumée), ignoré les lumières et les odeurs qui s'échappaient la nuit de l'aile la plus ancienne de la bâtisse, convaincus de la juste immuabilité des choses. Mais en chaire, le bon pasteur, rouge d'indignation, avait brandi une éternité de douleur comme châtiment, et désigné Lord Thuring et sa sœur comme responsables des calamités passées, présentes et à venir. Ce soir-là, le soleil se coucha plus tôt, chassé par un orage d'une violence inouïe ; des éclairs mirent le feu à quelques granges, le ruisseau devint un torrent de boue incontrôlable. On fit sonner le tocsin mais la tourmente était déjà passée. On retrouva alors le corps du pasteur, emporté par la crue soudaine : son corps flottait les bras en croix, paumes, pieds et côté marqués d'horribles plaies. Les torches furent promptement allumées, et tous se ruèrent à Bletchley Park ; propriétaires et serviteurs furent enfermés dans le manoir. Alors que le toit s'effondrait, nombreux furent ceux qui virent distinctement le brasier prendre la forme d'une gigantesque créature ailée et cornue, s'effondrant sur elle-même en même temps que la charpente. Au matin, il ne restait plus rien qu'une étrange structure métallique fondue et calcinée, qui avait dû occuper les trois étages de la vieille aile ouest. Les surfaces à peu près intactes en étaient couvertes de signes inconnus, et le but ultime de cet assemblage ne pouvait que servir Satan lui-même. On ressortit les torches et les fagots, et on refit fondre la chose ; l'évêque vint en personne cracher sur les ruines fumantes du domaine Thuring, et Bletchley Park fut banni des mémoires.
Sans le savoir, les têtards de Dieu avaient sauvé le monde.
Enfin, celui-là.
(Une pièce sans fenêtres)
Plus qu'une volonté de secret, c'était le plus extrême anonymat qui semblait visé par la décoration de la salle d'attente. Quelques sièges bancals contre les murs, un parquet terne et les sempiternels murs kaki omniprésents dans tous les bâtiments militaires alliés qu'il avait vus jusqu'à présent. Ces murs seuls suffiraient à dénoncer la vocation militaire du lieu ; inutile alors de dissimuler l'état-major des Services Secrets de Sa Majesté au sein d'un hôtel des impôts, ça semblait un peu trop évident. Néanmoins, il était possible que toutes les administrations civiles alliées recouvrent leurs murs du même kaki - la médiocrité et la banalité comme esthétiques suprêmes du nouvel empire anglo-américain... Il se ressaisit, et se força à juger la décoration sobre et fonctionnelle, comme il sied à une administration, quelle qu'elle soit.
Un homme entra dans la pièce. Il était en civil, bedonnant, vêtu d'un costume sombre légèrement trop petit, et un léger sourire relevait sa fine moustache.
- Monsieur Heinrich? Le Grand Chef veut bien vous recevoir. Suivez-moi.
L'ancien officier du Reich préféra ignorer la désinvolture de l'homme - après tout, il n'était pour lui qu'un simple prisonnier de guerre, affublé d'un uniforme de soldat anglais et d'un faux nom. Il ajusta son calot d'un geste crâne, puis suivit l'inconnu le long d'un couloir jalonné de portes kaki elles aussi, sans aucun signe distinctif. Le civil lui indiqua la porte rouge - fantaisie incroyable - au fond du couloir, avant de disparaître lui-même par une autre porte. L'Allemand s'arrêta. Il se sentait déstabilisé par l'absence des deux brutes en uniforme qui le suivaient partout depuis qu'il s'était laissé prendre par les Américains et leur avait proposé sa défection. Maintenant qu'il allait négocier sa liberté - et sa vie - c'était la première fois qu'on le laissait sans surveillance. Quoique, on l'observait sûrement en ce moment même... D'un pas décidé, il franchit les derniers mètres et ouvrit la porte rouge.
Il se retrouva dans une pièce minuscule et enfumée - murs blancs. Un (trop) jeune homme en civil le dévisageait, fumant une cigarette, confortablement assis derrière un bureau métallique au plateau nu, à part un cendrier plein. 'Heinrich' referma la porte, avant de s'apercevoir qu'il n'avait pas de chaise où s'asseoir. Il se mit à observer l'autre, qui le dévisageait aussi, l'air amusé. Puis le chef des services secrets écrasa sa cigarette, noua ses doigts derrière la tête, et riva son regard à celui de l'Allemand.
- Herr Werner Von Braun... Mon nom à moi importe peu. En fait, je ne suis pas vraiment le chef des services secrets, lâcha-t-il en souriant. D'ailleurs, nous ne sommes pas vraiment les services secrets, ni anglais ni américains... Eux sont en pleine restructuration pour remplir leurs nouveaux objectifs, et leurs organigrammes flambant neufs oublieront les gens comme vous et moi. Nous sommes le secret le mieux gardé de cet hémisphère.
Devant le regard interrogatif de Von Braun, il reprit :
- Seuls deux hommes au monde connaissent notre service et l'intégralité de sa mission, voilà la situation. On ne peut laisser certaines choses aux mains d'officiers dûment galonnés, qui passent leurs vies à peaufiner jusqu'à la perfection les mêmes erreurs. Mais vous êtes ici parce que j'ai une totale confiance en vous. Je ne crois pas à votre loyauté, mais nous savons tous deux que vous n'avez pas le choix... La mort sinon, ou les bolcheviques. Quant aux services anglais, le moindre de leurs hommes échangerait sa carrière contre le privilège d'étrangler de ses mains le bourreau de Londres... Vous ne me reverrez plus, sauf en me croisant par hasard dans la rue, et je veillerai à ce que cela n'arrive pas - vous serez surveillé nuit et jour, comme chaque membre du service. Jusqu'à votre mort vous ignorerez mon nom, et celui de votre employeur... Pardonnez la mise en scène de ces vrais-faux locaux, c'est une stupidité du contre-espionnage anglais... Cette entrevue avait pour seul but d'admirer votre style, et vous permettre d'apprécier le nôtre. Continuez de jouer votre rôle, mein Herr, vous n'en aurez jamais de meilleur... peut-être même deviendrez-vous un authentique héros américain. Vous serez parfait. Pour l'instant, rejoignez l'ambassade des Etats-Unis, ils vous attendent très ostensiblement... Ces gens-là ont des projets pour vous.
L'ex-officier du Reich était éberlué. Il ne s'était pas attendu à pareille mascarade en venant ici, à ce blanc-bec nonchalant, dont les menaces évidentes étaient bien loin de l'impressionner. Qui représentait-il? Une organisation secrète tellement mystérieuse que même ses membres en ignoraient l'existence? Bouffonnerie! Malgré tout, les allusions à son rôle le mettaient mal à l'aise. Parlaient-ils de son attitude de soldat en quête de nouveaux maîtres, ou bien? Mais ils ne pouvaient pas savoir, impossible... Comment auraient-ils pu?
Semblant répondre à cette question, le jeune homme lâcha froidement :
- Nous avons trouvé Tulaati.
- Tulaati? Von Braun blêmit. Le centre militaire le plus secret du Reich, au nord de la Finlande, alors que même Peenemunde - et ses propres travaux sur les fusées de combat - ne servaient qu'à donner le change (bombarder l'Angleterre n'était pas utile ; bien sûr, s'ils avaient pu finaliser les fusées longue portée et toucher les Etats-Unis...). Il n'avait appris l'existence de la base finlandaise qu'à la toute fin de la guerre, quand son frère l'avait appelé là-bas, et lui avait expliqué ce qu'il attendait de lui. Il se força au calme. Tulaati n'était elle-même que la partie immergée de l'iceberg, et il faudrait des années aux alliés avant de comprendre ce qu'il s'y était réellement passé. Sinon, il serait déjà mort. Cette pensée suffit à lui redonner courage. Puisqu'ils tenaient à profiter de lui vivant, il se prêterait au jeu de bonne grâce - son talent lui sauvait la vie une fois de plus, même s'ils venaient de lui rajouter un nouveau couperet sur la nuque.
Son interlocuteur lui désignait la porte. Il l'ouvrit, et ne put s'empêcher de regarder une dernière fois ce mystérieux et bien informé jeune homme, car il ne pensait effectivement pas le revoir un jour. L'autre salua à l'aide d'un chapeau imaginaire, et articula sans bruit : 'Bienvenue'.
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