Réclamant notre indépendance, elle nous est rarement accordée. La plupart du temps même, l’on nous rit au nez. Nous faisant comprendre que c’est une illusion. Nous expliquant – nous démontrant – que tout le monde est dépendant – voire interdépendant. Et ce conseil récurrent : que la meilleure des choses à faire est de limiter les influences, toutes les influences, consommations excessives, la fréquentation de nos dépendances, leur fréquence, espacer les rendez-vous afin que soient brisés – autant que faire se peut – nos rituels routiniers.
J’ai écouté tout ce qui se disait autour de moi à propos de ça et agi en ce sens : quitté le cocon familial, première aliénation, pour devenir libre, libre de mes mouvements, indépendant financièrement, mais pour ça, je suis devenu dépendant au pognon, ne serait-ce que pour payer mon loyer et la bouffe. Et puis, j’étais seul.
Alors, afin de prendre mes distances avec tout ce fatras, avec toutes ces dépendances qu’on se crée – notre foutue société de merde – j’ai voyagé, je suis parti ailleurs tracer la route, j’ai rencontré d’autres gens comme moi, qui pensaient la même chose que moi, vécu avec eux, formé une des chaînes de cette communauté.
Plus de sous. Plus de chez soi. Je me sentais bien. Sauf quand j’ai osé demander – et presque réussi à l’obtenir – mon indépendance à la cigarette et au haschich ainsi qu’à la picole. L’horreur du vide a prévalu… je suis devenu un sportif accompli, un sale égoïste capitaliste… obligé d’effacer mes tatouages, d’ôter mes piercings – ça se voyait trop, faisait mauvais genre quand je mettais mes chemises unies et mes cravates. A force de travail je suis devenu libre… libre de décider de vivre de mes rentes, et j’en ai profité. J’ai rencontré des gens beaux, riches, cultivés et ouverts, avec une grande indépendance d’esprit. Curieux comme eux, j’ai expérimenté les jeux du corps et de l’esprit. Mais tout cela m’a amené à une forme de surmenage. En même temps que je gérais mes affaires je me livrais à la méditation et cela a causé un bug dans mon cerveau. Trop de liberté de manœuvre. Je ne savais plus quoi faire. Rien ne me satisfaisait vraiment. Alors pour une fois, j’ai décidé par moi-même. Je me suis attelé à cette tâche très délicate : me forger ma propre opinion… Je me suis convaincu qu’être indépendant était surtout un état d’esprit et non pas un ensemble de comportements. Ce n’était pas être le moins dépendant possible ou être non dépendant. Mais plutôt conserver son libre-arbitre en toute occasion. Et ça c’est dur. Très très dur.
Pour tendre vers cette utopie il faut : connaître son environnement, se connaître soi-même, connaître sa place au sein de cet environnement, à l’intérieur de son microcosme. Savoir que dans tout milieu il y a un discours dominant, et que même les minorités, tribus, groupuscules, aussi minoritaires soient-ils, reproduisent – à contrario, à l’identique, peu importe – les schémas qui régissent nos sociétés : un discours dominant, fondateur, l’ensemble des valeurs qui fondent tout ensemble humain, permettant aux membres de cette communauté ainsi constituée de se reconnaître, s’adouber, s’organiser, et la plupart du temps, se structurer et se fédérer autour d’un leader. Même ceux qui n’ont pas de leader et qui s’y refusent absolument, les anarchistes ou les punks, fonctionnent autour d’un système de valeurs – ou de non-valeurs – structurantes. Le principal trait de l’indépendance d’esprit c’est, souvent, de commencer à s’opposer à son propre groupe d’appartenance ou, tout du moins, de savoir que ce risque existe, que l’exercice de son libre-arbitre peut amener à se heurter à la pensée dominante de notre proche environnement, la pensée dominante qui peut être l’inverse du politiquement correct. Dans notre cher milieu rock’n’roll il se trouve autant de préceptes figés dans le marbre que dans n’importe quel autre milieu. Mais s’opposer systématiquement n’est pas le garant de l’indépendance. Il n’est pas nécessaire, ni suffisant, d’être un rebelle, ou bien rebelle, ou en rébellion pour cela. La seule condition – me semble-t-il – est de se connaître le mieux possible, savoir ce que l’on est, savoir ce qui est bon pour nous, scruter les profondeurs de nos âmes, et ne pas chercher la solution en dehors de soi, dans le regard de l’autre, à travers l’image de nous qui s’y reflète.
Résister à la pression extérieure donc. Mais à quoi bon, si l’on est soi-même dans le mensonge ? Hé bien il faut donc commencer par adopter le principe édicté par Nietzsche : devenir ce que l’on est !
SYLIKON KARNE



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