Deux Ex Machina

Publié le par NoWay

Il émerge. Lentement. Le néant se dissout, en une lumière d’or, qu’il peut sentir, tout autour de lui.

Nulle douleur. Un calme parfait. Le repos. La sérénité. Enfin.

Il est passé de l’autre côté, il a rejoint le Créateur. Il sentira sa présence, il le sait. Très bientôt.

Il la sent déjà. Cette lumière, cette chaleur. Cette absence de toute pesanteur.

Son calvaire est fini, son chemin de croix, sa lente agonie. Il a tout donné, jusqu’au bout, sans broncher. Il est allé au bout de sa mission terrestre et maintenant le Seigneur l’a rappelé à lui. Enfin. Lui, son messager sur la terre des hommes, fatigué, malade, qui jamais n’abandonna. Qui resta porter la bonne parole jusqu’au dernier souffle, au dernier instant: les mots sacrés qui réconfortent, les litanies qui chauffent le cœur, la sagesse éternelle qui rend fort.

Il se détend. Tout est fini maintenant. L’éternité est là. Il va ouvrir son âme comme on ouvre les yeux pour la première fois, ébloui par la lumière, pour la contempler toute, pour s’y répandre, s’y absorber, tout entier.

Quand une douleur l’atteint. Le perce. Pic de souffrance qui le déchire. Eclair blanc et hideux, qui l’ébranle. Impossible ! Pas dans la mort ! Pas dans l’au-delà !

Ses yeux s’ouvrent soudain, dans un acte réflexe, tandis que l’onde nerveuse se dissipe hors de lui. L’épaisse lumière est là, orangée, elle l’entoure, comme ses yeux usés accommodent peu à peu. Il perçoit les draps blancs, la fenêtre fermée, par où entrent à torrent les rayons de lumière traversés des fantômes de minuscules poussières.

Il n’est pas seul. Trois hommes l’entourent. Aux traits soucieux. Deux en habits d’ecclésiaste, le troisième tout en blanc, une seringue à la main.

La douleur le secoue, de nouveau, le tord dans ses draps blancs, la gorge déchiquetée, sèche et percée de pointes. Une aiguille dans son bras squelettique et corné, puis la souffrance s’éloigne, quitte peu à peu son corps.

Il veut fermer les yeux, retrouver le repos, mais on secoue sa main, il semble qu’on l’appelle.

Un effort surhumain: il se redresse un peu. Il rouvre ses paupières comme les hommes lui sourient. Il sent le tube dans son bras gauche, et celui qui traverse sa gorge, empêchant toute parole depuis des jours déjà.

Il l’avait oublié. Il avait cru partir. Le repos. La fin. L’entrée dans l’autre part, le monde divin.

Un fauteuil vient rouler jusqu’au bord de sa couche. Le médecin le soulève, aidé d’un assistant.

On l’installe. On l’habille, le prépare. Pour une représentation, une nouvelle, peut-être la dernière. Il le souhaite. Des traits de souffrance l’effleurent, traversent son corps engourdi, mais les drogues lui épargnent toute douleur véritable.

Il est là. Dieu comme il est vieux. Il a tenu longtemps. Il attend le rappel. Bientôt.

Un dernier effort. Les blouses ont disparu. On l’approche de la fenêtre, maintenant ouverte, de laquelle se déversent un flot de lumière, et une immense clameur.

Il est ébloui, il ne voit rien. Il est comme sourd, transi, mais il parvient à faire un petit signe.

La clameur redouble, indistincte mais forte, comme une marée montante.

Il tend l’oreille. Il essaie de comprendre. Des milliers de voix. En italien. Dans d’autres langues. Il reconnaît son nom, celui qu’il s’est choisi, Jean Paul, le second. Un sourire douloureux éclaire ses traits. Ils sont venus. Ils le soutiennent. Ils ne l’ont pas abandonné.

Il veut leur répondre. Il écarte ses lèvres sèches, tente un murmure.

On amène un micro, juste devant son visage, mais aucun son ne sort, malgré ses efforts vains. La gorge est obstruée, et la douleur revient.

Des larmes de dépit coulent sur ses joues ridées, larmes de tristesse et d’impuissance, vite essuyées par un prêtre à sa gauche.

Soudain sa voix résonne, sur la place romaine, faible, hésitante, ma sa voix tout de même, qu’un processus puissant envoie vers les fidèles.

Il se souvient des mots, sourit comme un enfant, tandis que d’autres larmes dévalent son visage.

Il marmonne, tente de suivre cette voix, sa voix, mais pas un son n’éclôt de sa trop vieille bouche. Il retente encore, obstinément, de toutes ses dernières forces. Seul un infime gargouillis s’échappe entre ses dents.

Il se penche de côté, renonçant à l’effort, et voit autour de lui tous les prêtres sourire, comme dehors le miracle toujours s’accomplit, et que la foule acclame chacune de ses paroles.

NoWay.

 
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Publié dans NoWay

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I
http://jesuisgothique.free.fr/index/index.htm<br /> <br /> y a pas que nous qui somme droles apparement... 8(
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H
chapeau bas pour ce très bon texte. Amitiés
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G
j'avoue... je n'ai aucune compassion pour le pape, mais là, c'est vraiment bien fait et bien dit, on sent une vraie douleur dans ton texte, on sent sa douleur, la comparaison implicite avec JC au début est excellente...
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S
belle histoire...bien expliqué.
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