Mourir si jeune
« Mourir si jeune… Si c’est pas malheureux. Quelle joie de vivre il avait ! Jamais le dernier pour la déconne. Il venait le matin prendre un petit blanc, ou un café calva l’hiver. Il feuilletait le journal, et on discutait du match de la veille au soir. Il bossait juste en face, à la Sécu. Un bosseur. Et solidaire, et tout, il était délégué syndical. Quand il avait réunion, je lui mettais un cubis de coté, il passait le chercher en coup de vent, à peine le temps de prendre un ballon. Il revenait vers onze heure, avec un collègue, pour l’apéro. Quand ils avaient un peu refait le monde avec une Suze, il validait son loto et on faisait un 421 avec Jean-Luc. Ah c’était sa cantine, ici. Plat du jour et fromage. Il était toujours à cette table. Alors vers midi trente, on finissait nos Ricard et on s’attablait. Il était plutôt Bourgogne. Moi, je suis plutôt Bordeaux. Mais on essayait de pas faire de jaloux. On en parlait à n’en plus finir. Enfin… Quand on avait fait un sort aux deux petites sœurs, on prenait vite fait le pousse-café, parce que le tiercé ça n’attend pas, hein ? Et puis il retournait au boulot, on vit pas d’amour et d’eau fraîche. Après le boulot, vers trois heure et demi quatre heure, il passait faire deux ou trois mille de Belote. Ah, il était bon, hein ? Mais quand il perdait, il ne se faisait pas prier pour payer sa tournée de demis. On discutait un peu politique, on refaisait le monde, on parlait bonnes femmes.
Et souvent il m’invitait chez lui. T’as pas idée de ce qu’il avait dans son bar. Un vrai tour du monde : de l’Ouzo, du porto, des vodkas rares et fameuses, même de l’absinthe, et des trucs que je connaissait pas comme le truc mexicain, là, du Popeye, ou un truc comme ça . Et sa cave ! Tout un poème. Il avait toujours les crus parfaits pour chaque plat. Un gastronome, un connaisseur !
Mais c’est en voyant son étagère à liqueur que tu prenais la vraie mesure de son raffinement. Il avait vraiment des trucs incroyables. De la prune, de la poire, de la mirabelle. Après, il faisait chauffer le saké et le servait tel un japonais, depuis une petite cruche en céramique encastrée dans un cadre en bois ouvragé. La classe. On y faisait honneur, en attendant le copains pour le poker. Là ça déconnait plus, il avait une de ces façons de te dévisager, par dessus son verre de Whisky hors d’âge !
Et oui… Et ben, on le verra plus passer chercher ses cartouches de Malbos. Si c’est pas malheureux. Mourir si jeune…