Le chien dans le restaurant chinois.

Publié le par yanniG

Patrick déballa la tranche de biftek  et la jeta par terre. Pour lui, c’était saumon-beurre mais pour Pokol il dégottait toujours la meilleure viande possible. Les chiens n’en ont rien à cirer, des oméga 3.

 Un jour le père de Patrick était rentré dans sa chambre au moment de sa piquouze. Il l’avait envoyé en désintox en lui disant de ne plus revenir. Il avait donc squatté avec Amélie, il pensait qu’elle avait comme lui décroché pour de bon. Sauf qu’un jour en revenant d’une baraque qu’il retapait avec deux copains, il l’avait retrouvée suintant un sang liseré d’écume blanche par les sept orifices de la tête.

 Patrick mordit dans son pain à la pâte congelée recouvert de beurre synthétique. A la prochaine bouchée, il saurait si le saumon qu’il avait glissé dans la doublure de son sac au Monoprix avait un goût de lessive ou de métal. Il regardait Pokol déchirer sa viande rouge. La tranche de biftek sous vide que se goinfrait pokol, cette tranche qui avait aussi malencontreusement glissé dans sa doublure au rayon boucherie, il avait vu une jeune conne bien fringuée et bien gaulée mettre la même dans son caddy bobo entre le roquefort Bové-Société Anonyme et du jus de carotte AB Production. Et Pokol la bouffait. Pokol ne vouffait pas de la merde. Le sandwich de Patrick avait la saveur d’un tampon-jex. Mais il avait encore trois ans à attendre son revenu minimum, si ça existait toujours quand il y arriverait, avec les dents et l’estomac gâtés par la bouffe merdique indusse, shaker chimique humain bon pour le rebus. Provisoirement, il pesait toujours cinq kilos de plus que son dogue argentin au poil luisant et à la truffe fraîche. L’héritage d’Amélie.

 Le plus dur avec Pokol, ça avait été de le décrocher de la coke. Amélie se payait ses doses en l’engageant dans des combats de chiens à Saint-Denis. Pokol avait quatre ans et avait dépoté un nombre appréciable de Pitt-bulls, et même un flic, une fois. C’était quand Ils avaient passé la Loi pour stériliser les chiens de combats. Sur injonction de Sarko, un keuf s’était ramené dans le squat pour l’embarquer. Pokol venait de finir son Canigou boosté à la poudre. Comme s’il avait compris ce qui l’attendait, il avait pris les devants et en fait c’est le flic qui ne pourrait plus se reproduire.

Pokol avait fini son repas. Patrick jeta à la poubelle le dernier tiers de son sandwich et sortit une pomme bien rouge, qui ressemblait à celle de la sorcière de Blanche-Neige et devait contenir tout autant de saloperies. « En route, Pokol. » Il remit sa laisse au gros chien. Il partit vers le nord. Un mec ne changea pas de trottoir à la vue de Pokol. Patrick lui tapa un euro ou deux non pas de monnaie tu veux une clope merci sympa.

Rack de tune. Il allait falloir trouver un fight pour Pokol. C’était de plus en plus dur. Les keufs étaient moins nombreux dans le neuf-trois, réduction de fonctionnaires oblige, mais ils guettaient. Il fallait espérer tomber sur des bons gros gravos avant d’être ripaire par les condés. Vive la crise. Il avait mal aux pieds en arrivant à Boissière, un quartier du nord de Montreuil suffisamment cradasse. Ça sentait les pomme de terre frites au sang, la sueur de morphinomane sous les portes casher. Niveau olfactif et sonore, mélange Bamako-Shenyang, avec du moins dix décibels à son passage et des coups de flingues au loin. Dans la rue, il y avait des marchands de kébabs avenants comme Guy Georges, des flics drogués en civil, des clodos en pleine débloque. Un touriste japonais avait perdu sa meute, égaré en plein pourrave et à plusieurs borne de la plus proche station de métro. Un malien de quatorze berges lui chourave son vidéoportable à la traçante. Un vieux rap qui retentit depuis une voiture : « la Seine Saint-Denis, c’est de la…

-Merde ! Super, ton chien. Tu rentre dans mon resto ? Je vais pas ne te manger, ni le chien. » Il y a deux chinois sous une grande enseigne rouge et or, « la fortune du Dragon ».  Patrick et Pokol rentrent. Il y a quelques chinois et un noir fringué comme un mac.

« Ti nouveau sur Boissière ?

-Ouais.

-Bonnes couilles, le chien ?

-A nous deux on en a qutre.

-Ti veux manger ? Ti veux un café ? Une bière ? »

Autour de bouchées vapeurs aux crevettes et d’un porc au caramel, les plans se decantent. Monsieur Zong élève des chiens de combat dans son sous-sol. Avant, il avait sans doute un atelier clandestin de textile, mais avec cette concurrence asiatique déloyale… Il vaut mieux élever un demi-pitt-bull qu’un demi-esclave au mètre carré. Sa cave est insonorisée, ça pue la mort, mais il veut tenter l’espérience dogue argentin.-sharpei hybride. Les chiennes sont monstrueuses et faméliques, mais Pokol n’a pas tiré son coup depuis perpet et quelques saillies rapporteront un sacré paxon de bifteks, y compris pour Patrick.

« Si ti veux planquer ton chien, j’ai une cage libre en bas.

-Mon chien crèche pas en cage.

-Ecoute. On peut bizzer ensemble. Je te loge si ti veux, mais je veux pas de saloperies. Ton chien va en cage.

-Je le promènerai.

-Tu vas promener ce monstre dans le quartier ? Pas de connerie. J’organise un combat la semaine prochaine. D’ici là, il reste à la cave, il ‘occupe de mes chiennes. Et toi t’es nourri logé et ti touche.

-Ji touche combien ? »

Le marchandage fut long. Avec pas mal d’intimidations de part et d’autre. Mais monsieur Zong tenait aux saillies, et pour le combat…

« restons sur mille, s’il gagne.

-Et contre qui ? Et s’il perd ?

-Contre un pitt. Et s’il perd… Disons un euro et demi le kilo.

-Pardon ?

-Qu’est-ce que tu crois être en train de bouffer ?

-Sale enculé de merde de…

-Calme toi. C’est de l’humour chinois. C’est combat à mort. Il a intérêt à gagner. Mais j’ai confiance, c’est un morceau. Et si il gagne, je ti donnerai des tuyaux pour des saillies et des combats. »

Patrick mangea encore une bouchée vapeur.

« J’aimerai un plan genre caution ou avance.

-Ti veux pas non plus qu’on assure ton clébard tous risques et qu’on le vaccine ?Je te paye les saillies à livraison et ti as une semaine de repas de Maman Zong. »

 

 

 

Patrick s’alluma une nouvelle cigarette et sourit à Si. Il aurait sans doute fini en tous petit morceaux caramel et sauce piquante si Papa et Maman Zong l’avaient surpris en compagnie de Si. Mais Pokol était surveillé de beaucoup plus près, et donnait toute satisfaction. Mais maintenant il allait falloir l’entraîner pour de bon. Fini les chiennes charpei, Fini les bifteks.

Pokol était un chien forme, avec une mâchoire surdimensionnée et puissante comme un etau. Presque comme un pitt, mais il faisait dix kilos de plus. Monsieur Zong lui avait parlé de sa recette spéciale pour en faire une machine de guerre. Patrick n’était pas très chaud mais il fallait gagner. Et merde, après tout. Depuis des mois, Pokol avait une belle vie de chien. Son maître se privait pour le maintenir en forme. Patrick se zombifiait tandis que Pokol engraissait de semaine en semaine. C’était le plus beau cleb de la place. Papa Zong ne s’y était pas trompé. Patrick se leva pour aller voir Pokol à la cave. Dans l’escalier il entendit des cris en chinois et des grognements. Qu’est-ce qu’ils foutent ces connards Zong gros enculé si tu touche à mon chien il ouvrit la porte salopard fous la paix à mon chien je le prépare espèce de connard autant que ce soit moi toi ti auras le rôle du gentil alors fais pas chier il y a pour des milliers d’euros de paris sur ton chien et ti avais dit ok pour le régime spécial t’arrête d’emmerder mon chien connard.

Monsieur Zong fit signe aux quatre chinois de calmer le jeu. Ils abaissèrent leurs matraques.

« Ti te calme, Patrick. C’est ça ou bien l’autre régime.

-C’est quoi l’autre régime, connard ?

-La drogue. La drogue, mon pote. Il va combattre contre un pitt camé. Ti as déjà vu un pitt camé ? »

Patrick alluma une clope et se plaça entre les chinois et son chien.

« Figure toi qu’avant ce cleb prenait de la coke dans son canigou. Et pas qu’un peu. Un vrai junky. C’est le seul animal que je connaisse qui soit paranoïaque. Il se battait contre son ombre, et une fois il l’a fait saigner. J’ai mis un an à le faire décrocher. Moi j’aime les chiens, Pokol ne les aime pas. Laisse moi m’en occuper, Papa Zong. Et on gagnera. »

Zong s’alluma aussi une cigarette.

« Ti as l’air sur de toi, Patrick. On fait un deal. Ti t’occupe de l’entraînement. Si on gagne, cinq cent euros de plus pour toi.

-Et si je perds ?

Zong rigola.

-C’en est presque un cadeau. Maman Zong te fera un plat que ti auras intérêt à manger, et puis tricard à Boissière pour toujours. »

A partir de là les relations changèrent entre Patrick et Zong. La cuisine était moins bonne et Patrick préférait passer le plus clair de son temps avec Pokol. Maman et Papa semblaient surveiller Si Zong de plus près.

 Le jour du combat, Pokol tenta de le mordre. Fin prêt. Le soir, il monta avec Pokol et Zong dans une BMW, direction le treizième arrondissement. Il entrèrent dans une cours d’immeuble. Il y avait tout au long du chemin des cerbères noirs ou chinois. Le point d’arrivée était une vaste cave. Très vaste. Les vieux murs de pierre prouvaient qu’en fait une partie de l’endroit était à la base un bout des catacombes. Il y avait une centaine de personnes dans l’endroit qui buvaient, fumaient, dealaient, parlaient en six ou dix langues. Pokol s’énervait ; Tout en le tirant méchamment par la laisse, Patrick voyait les billets changer de mains. Un homme qu’il avait déjà vu chez Zong, le noir bien sapé, semblait brasser des paris. Puis un autre groupe arriva, des blancs, rasés et avec pas mal de piercings. Et l’un d’eux tenait le chien en laisse. A sa vue Patrick se tourna vers Zong, et comprit que le restaurateur-éleveur s’était fait abuser, à son regard très surpris.

C’était bien un pittbull, et pas énorme. Il était nerveux, bavant. Drogués. Mais sous l’éclairage jaunâtre de la cave, dans le silence total, grognements de chiens exceptés, on voyait luire les pattes et la mâchoire du pitt. « Du métal. »

Celui qui tenait le pitt en laisse sourit :

« Et ouais, du métal. Eh Zong, tu croyais que j’allais jouer le coup contre un dogue argentin sans des arguments solides ? Un pitt, ok, mais avec pattes et mâchoires cybernétiques.

-Où ti as trouvé ce truc là, Dread ? 

-Secret militaire. Mais préparez vous les mecs. Dans quelques mois les stups s’équipent avec des machins comme ça avec l’odorat boosté en prime.

-On peut pas faire le combat. C’était pas convenu. 

Dread se tourna vers Patrick et jaugea Pokol :

-L’autre truc qu’était pas convenu, c’était la taille de ce monstre.

Le Noir bookmaker s’avança :

-Assez parlé. Y a gros pognon et on est là pour le sang. Le combat finit quand il finit.

-ça veut dire quoi, ça ?

-ça veut dire quand les chiens se calment et se séparent. Là on compte les points et jusqu’à présent jamais photo. Le pitt ferraillé est chargé à bloc et l’autre est bien méchant. Alors on y va. »

Le public se mit en cercle. Dread et Patrick, face à face, attendaient le signal pour lâcher leurs chiens démuselés. Le pitt s’était mordu la langue et du sang coulait déjà entre ses crocs métalliques. GO !

 

Le pitt à détente mécanique bondit, jusque sur le dos de Pokol qui boula au sol et chargea. Il avait l’échine passée au laminoir par les griffes d’acier mais tenait le choc. L’une des pattes mécaniques semblait coincée et le pitt tentait de griffer Pokol et de happer ses pattes. Tout le monde hurlait. Pokol avait arraché une oreille à l’autre chien et essayait de le prendre à la gorge. Mais le pitt parvint à s’esquiver et ses crocs d’acier se refermèrent sur la cuisse de Pokol. Et ne lâchèrent plus.

 

 

 

Patrick jeta la moitié de sa tranche de jambon polyphosphaté à Pokol. La sécurité s’était améliorée dans les magasins. finie la chourre.

« On bouffe la même merde à présent. » Pokol avait maigri. Il semblait se laisser mourir. Patrick considérait son chien en mâchant (curieux, ce gout de limaille de fer.) Son chien lui avait offert un dernier bon repas cuisiné par Maman Zong.

« Crois-moi, Pokol, je te promets, si un jour je me fais couper un bras, je te rends la politesse. Le chien c'est pas mauvais, mais l'humain aussi c'est comestible. Allez, en route. »

Il se releva et partit vers le périph. Pokol vomit son jambon et rattrapa son maître, en claudiquant de ses trois pattes.

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Publié dans yanniG

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L
VOILA enfin je trouve ce que les autres textes m' avaient laisser présentir:du real là je sens ,je vois,j' entend bref je lit vraiment avec tout mes sens et les"7 orifices de ma tete" tu vois je te cite:y a t-il de plus belles éloges ouafouaf!!!!!!
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A
là je me suis eclaté avec ton histoire !<br /> t'as pas demandé de pension pour le cleb's merde il a pas demerité et toi itou !<br /> j'aime bien certains com moraliste ça ça m'éclate encor plus !<br /> continues j'aime je te mets chez moa té !<br /> a tout'<br /> AW<br /> Ps ton histoire m'a fait penser a "Baxter" le film tiré d'un super polard introuvable de nos jours si tu connais pas je te recommandes de le lire et de le voir apres !<br />
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L
je suis pas le seul à faire du marbre c'est bien amitié<br /> lionel
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L
Mort de rire!! Même dans ta "pseudo-défaite" (subtile modification de la fin) tu ne baisse pas les bras, bravo. Tu as raison, c'est ton texte, il te plaît et ne change rien. On en veut encore! ;-) <br /> Ceci dit, le fait que le combat soit juste évoqué est une très bonne chose, c'est un peu comme une scène érotique ammenée de façon torride et finalement éludée, c'est encore meilleur!
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A
très bel article, très bien écrit!<br /> bravo je ne regrette pas d'être venu voir ton blog...
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